Le pli du psy

RÉSILIENCE PLURIELLE

Le concept de résilience psychique a été démocratisé par le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Dans un article paru dans le journal La Provence du 30/3/2020, il porte un regard sur ce terme _ qu’il a longuement décrit dans plusieurs ouvrages et conférences _ un mot qui a également été beaucoup utilisé notamment pour définir l‘objectif de l’après-crise sanitaire pour notre pays. 

Cependant la notion de « résilience », comme ses origines physiques et mécaniques ne sont pas toujours bien connues du grand public.

 

Résistance au choc

Dans sa définition première, la résilience d’un matériau est sa capacité à résister aux chocs. En effet, en physique des matériaux, on caractérise la fragilisation d’un corps sous l’action d’un choc pour estimer son degré de résilience, ou autrement dit, son niveau de résistance au choc. 

Certains matériaux connaîtront une déformation réversible, plus ou moins importante, d’autres seront déformés de façon permanente, voire rompus lorsque leur limite d'élasticité sera atteinte. 

D’un point de vue psychique, le degré de résilience est la capacité d’adaptation d’une personne, à la suite d’un choc ou d’un traumatisme. En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer, en dépit des épreuves psychiques. 

Boris Cyrulnik a utilisé abondamment ce terme de résilience, notamment dans l’un de ses ouvrages de référence, « Un merveilleux malheur [1]». 

Le livre nous entraîne dans les itinéraires tourmentés d’enfants ayant connu de grandes souffrances physiques et psychiques. En effet, tout l’objet de l’ouvrage tourne autour de cette incroyable capacité de ces petits à rebondir, voire ressusciter de leur enfance meurtrie, pour devenir des adultes heureux et accomplis. L’auteur évoque son « émerveillement de rencontrer des enfants qui triomphent de leurs malheurs ».  Ce terme de résilience y est défini justement par la « capacité de ces enfants à s’en sortir et réussir à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative ».

Le malheur n’est pas « merveilleux » pour ce spécialiste de santé mentale, mais ce qui est fantastique, c’est la capacité qu’ont certains individus de le transformer en épreuve qui donne de la force et de la vie. « La résilience définit le ressort de ceux qui, ayant reçu le coup, ont pu le dépasser ». Néanmoins, précise le psychiatre, « merveilleux ne veut pas dire que le cheminement n’a pas été douloureux ».

 

Apprenons à tricoter

Cyrulnik utilise l’image du « tricot », construction de ressentis que l’on façonne au fur et à mesure du temps et des événements pour se protéger et s’entourer de ce sentiment de soi, lié au monde intérieur, le monde-refuge. C’est celui qui doit permettre à l’enfant de se sécuriser et se raccrocher à autre chose ou d’autres personnes, de remplacer les liens familiaux ou sociaux tissés dans une enfance « normale », qui ont été rompus ou qu’il n’a jamais connu. « On peut dire que la résilience est un tricot qui noue une laine développementale avec une laine affective et sociale ». La résilience est optimisée « en se tricotant des appuis solides ». 

La souffrance peut donc déboucher aussi sur une victoire, voire des capacités supérieures d’adaptation ; il évoque d’ailleurs ceux qui, comme S. Moscovici[2], « plaignent ceux qui ont eu une enfance heureuse, ils n’ont rien eu à surmonter ».

Dans une conférence donnée à Marseille en 2017, Boris Cyrulnik illustre ses propos en référence avec le drame d’Haïti en 2010, après le tremblement de terre qui fit 200.000 victimes. 

En Haïti, les enfants des rues font partie du paysage, autant qu’ils sont rejetés et honnis. Ces enfants ont pourtant joué un rôle majeur lors de cette catastrophe auprès de ceux qui ne maîtrisaient pas comme eux, les méandres de la ville, pour se mettre à l’abri ou trouver de l’eau. Il semblerait que ces enfants désœuvrés ont, malgré leur vie misérable, moins souffert de cette catastrophe que d’autres habitants, au mode de vie plus favorable. C’est ce qui leur a sans doute permis selon lui d’aider ceux, moins habitués à côtoyer l’adversité, à se sauver des ruines. 

 

Ecrire son histoire pour lui donner du sens

Dans ses ouvrages les plus connus, Cyrulnik s’appuie souvent sur la tragédie de son enfance : Ses parents arrêtés par les Allemands pendant la 2e guerre mondiale, puis déportés à Auschwitz, il est confié à 2 ans à l’Assistance publique ; arrêté à son tour à 6 ans pour être déporté, il se sauve en sautant dans une ambulance, et en se cachant sous le corps d’une mourante. 

Le travail d’écriture de cet ouvrage[3] lui permettra de découvrir, des décennies plus tard, que son récit est un « tricotage » de souvenirs, certains réels et d’autres imaginaires, une solution adaptative et inconsciente de sa mémoire pour lui permettre de surmonter le malheur. 

Nous passons notre vie à nous tricoter, à nous construire, « Une maille à l’endroit pour notre passé et notre vie intime, une maille à l’envers pour notre culture et nos proches, c’est ainsi que nous tricotons nos existences ».

Ecrit ou non, le récit de soi, ou histoire de vie curative est un outil utilisé par les professionnels en cabinet : cette technique contribue, d’une part, à rendre les peines supportables par la mise en mots, mais surtout à agir sur elles, pour les transformer. « Il faut interpréter le passé à la lumière du présent pour donner sens aux événements accomplis ». Pour Cyrulnik « la vie n’est pas une histoire, c’est une résolution incessante de problèmes d’adaptation ». 

 

S’adapter et dépasser

Si le terme de « résilience » a été donnée à la coordination des moyens militaires de lutte pendant la crise sanitaire, le terme n’a pas, pour B. Cyrulnik, la même résonance ou le même sens. En effet, les professionnels du psychisme et de la santé mentale rappellent qu’une résilience, cela se construit, chacun à son rythme, sans injonction ni culpabilité. 

Dans l’article de La Provence, le neuropsychiatre préfère nous conseiller trois axes de résilience, pour traverser et dépasser la période de confinement de ce printemps 2020, limiter l’impact traumatique et se préparer : il évoque « l’action, l’affection et la réflexion ; les deux premiers étant des tranquillisants naturels qui évitent les tranquillisants chimiques ». 

Bouger, bricoler, s’activer, créer, partager, nous permettent de transformer notre repli en action ou activité. D’un point de vue plus affectif et à l’image_ selon le psychiatre _ des soldats qui gardaient l’espoir en temps de guerre grâce aux lettres de leurs proches, le confinement aura incité chacun à « dire aux gens que j'aime […] comme ils comptent pour moi chaque instant[4] ».

Enfin, c’est vers notre monde intérieur qu’il nous encourage à rentrer vers la réflexion, à travers pour les uns la méditation, d’autres la lecture, la musique, voire l’écriture _ ce qu’il nomme « penser avec la main » _ pour se projeter sur la période qui suivra, comme autant de puissants outils pour soutenir la résilience.

Beaucoup le disent déjà, notre résilience sera plurielle, déformation réversible ou non en fonction de notre degré d'élasticité : elle sera tant individuelle que collective, sociale autant qu’économique, intellectuelle, émotionnelle, pratique et psychique.

 

Nous aurons à conserver ce que la période imposée de repli sur soi nous a permis de découvrir : des capacités, des intérêts insoupçonnés, des valeurs ou des liens renouvelés. Nous éliminerons de nos vies ce qui empêche et pollue, ce qui finalement n’est plus utile, ou ce dont on ne veut plus. « Vivre mieux sera un choix », nous confirme-t-il sur France Inter ce 27 avril dernier[5]. Nous aurons à vivre avec nos limites révélées, nos échecs, nos doutes, et nos nouvelles possibilités, une maille à l’endroit, une maille à l’envers…

A nous de nous tricoter, dès à présent, l’avenir d’après.

---- Marie-Christine Abatte ----


 

[1] Boris Cyrulnik « Un merveilleux malheur » Editions Odile Jacob Mars 1999 ISBN 2-7381-0681-1

[2] Serge Moscovici, psychologue social, historien des sciences.

[3] Boris Cyrulnik « Sauve-toi la vie t’appelle », Editions Odile Jacob septembre 2012 ISBN 978-2-7381-2862-1

[4] Patrick Fiori « Les gens qu'on aime » 2018

[5] Emission « Le téléphone sonne » sur France Inter 27/04/2020 : https://www.franceinter.fr/societe/l-apres-confinement-selon-boris-cyrulnik-on-aura-le-choix-entre-vivre-mieux-ou-subir-une-dictature