Le pli du psy

LE PRENOM : ENTRE PSYCHE ET PROPHETIE

Elisabeth _ surnommée « Babou » _ est professeure de français en collège, son mari enseigne la littérature à la Sorbonne. Ensemble ils ont deux enfants, Apollin et Myrtille. Le couple organise un dîner avec le frère de Babou, Vincent _ agent immobilier _ son épouse Anna, enceinte, ainsi qu'un de leurs amis d’enfance, nommé Claude, premier trombone d’un grand orchestre philarmonique. 

Vincent leur annonce malicieusement le prénom de leur futur enfant. Cette déclaration engendre de houleux débats sur les prénoms que l’on pourrait donner ou pas à un enfant, ravivant au passage de vieilles rancœurs et règlements de comptes. En effet, le couple de futurs parents déclare leur intention d’appeler leur fils « Adolphe » _ non en rapport avec le dictateur, mais en référence au héros d’un roman de Benjamin Constant à l’orthographe différente. 

« Le prénom » est une pièce de théâtre adaptée au cinéma et césarisé. 

Il est aussi comme le dit Marguerite Yourcenar, « ce petit morceau d’histoire, porté chaque jour et qui ne tient qu’en quelques lettres ».

Si la psychologie des prénoms existe, elle est à ne pas confondre avec la littérature grand public sur ce thème. Il s’agit bel et bien d’une approche scientifique, où les chercheurs sont psychologues, sociologues et linguistes. Et ce qu’ils cherchent à conjointement démontrer, c’est qu’il existerait des incidences psychologiques entre le prénom et celui ou celle qui le porte.

 

Tous les garçons et les filles[1]

 

Comme dans le film éponyme, le prénom est un choix réservé aux parents de l’enfant né ou à naitre. Dans les prénoms à la mode en cette fin 2022, on retrouve Jade, Emma, Louise, Léo, Jules ou Louis. D’autres sites internet à l’attention des futurs parents en panne d’inspiration proposent des idées originales ou des alternatives, avec Priam ou Emrys (prénoms masculins), Maïna ou Aïlis (prénoms féminins). 

Mais le choix du prénom de l'enfant n'est pas le fait du hasard. Pourquoi tel prénom plutôt qu'un autre ? Et chaque parent de tenter d'expliquer le pourquoi du prénom donné à son enfant. « Parce que ça me/nous plait » semble être la réponse ordinaire. Pourtant le choix du prénom répondrait à beaucoup plus de critères que l'on pourrait imaginer : Facteur culturel d'abord, le choix sera influencé par l’origine géographique du couple parental : région, pays, langue, histoire… Facteur social ensuite, il peut être corrélé au niveau de vie et à la tranche socio-professionnelle. Facteur de mode à nouveau, il transmet une émotion, un ressenti, un univers. Si les petites « Scarlett » étaient nombreuses dans les années 50-60 après le succès du film “Autant en emporte le vent”, ce prénom n’a été donné que 4 fois en 2010, tandis qu’"Anakin" _ héros de Star Wars _ donné 218 fois aux Etats-Unis en 2014, continue toujours sa progression en France au gré des sorties en salle des nouveaux épisodes de la saga.

Rétros, originaux, traditionnels ou rares, les prénoms choisis pour les enfants parlent surtout de leurs parents, et de leurs projections voire de leurs attentes concernant leur enfant. 

 

Une psychologie des prénoms ?

 

La psychologie scientifique des prénoms est essentiellement anglo-saxonne. Dès le milieu du XXe siècle, les résultats de la recherche en psychologie des prénoms sont suffisamment étayés pour avancer _ pour certains chercheurs _ que le prénom est une composante de la personnalité. Les recherches[2] confirment le lien entre l’appréciation que l’on a de son prénom et l’image de soi. Pour Strümpfer[3] « une image de soi négative est souvent associée à une auto-dépréciation de son prénom, tandis qu’une image positive est associée à une auto-appréciation élevée de son prénom ». Chez les enfants[4] de moins de 10 ans, ceux pour qui les prénoms sont évalués de manière positive présenteraient une estime de soi plus élevée que les enfants dont le prénom est déprécié. Enfin d’autres travaux de recherche[5] ont montré que les hommes ayant un prénom peu habituel s’auto-attribuent des compétences intellectuelles inférieures. 

Sans généraliser, les travaux tendent à prouver l’existence d’un lien entre le prénom, l’image de soi, et la personnalité de l’individu. A noter que Freud[6] disait lui-même que son prénom, Sigismund Schlomo _ qui se traduirait par « joie » en allemand _ l’aurait ridiculisé. Il lui préféra « Sigmund »

 

Juste une illusion[7]

 

On appelle stéréotype « une idée[8], opinion toute faite, acceptée sans réflexion et répétée sans avoir fait l’objet d’un examen critique, par une personne ou un groupe, et qui détermine, à un degré plus ou moins élevé, ses manières de penser, de se sentir et d’agir. » En psychologie sociale[9], un stéréotype est « une relation caricaturale figée, une idée reçue, une opinion toute faite acceptée et véhiculée sans réflexion, concernant un groupe humain ou une classe sociale ». Le préjugé[10] "repose sur une croyance partagée relative aux attributs physiques, moraux et/ou comportementaux censés caractériser ce ou ces individus."

Les stéréotypes reposent d’un point de vue cognitif sur un processus, ou plutôt un biais cognitif[11] appelé « illusion de corrélation », et qui consiste à percevoir une corrélation entre deux événements, corrélation qui n’existe pas, ou qui est plus faible en réalité.

Des stéréotypes semblent associés aux prénoms, à leurs caractéristiques masculin/féminin. Il existe des prénoms mixtes, et des prénoms typiquement masculins ou typiquement féminins. Là encore des études montrent que le degré de “masculinité-féminité” d’un visage[12] est également associé au prénom : Un homme au visage jugé « un peu féminin » a plus de probabilité de se voir attribué un prénom mixte ou plus féminin (Camille) qu’un prénom typiquement masculin (Thomas). Cette stéréotypie du genre affecte également l’association à un métier[13] : les prénoms d’hommes typiquement masculins sont associés à des métiers typiquement masculins (mécanicien), alors que des prénoms d’hommes jugés plus féminins, sont associés à des métiers plus féminins (infirmier, secrétaire). 

 

Mercredi

 

Les nostalgiques de la famille Addams des années 60 puis des années 90, suivent depuis peu les aventures en épisodes de Mercredi  Wednesday Addams  sur une chaine sous abonnement. A la fois morbide et attachante, Mercredi enquête sur des meurtres surnaturels sur le Campus de Nevermore[14]. Si le prénom peut avoir un effet sur le jugement des personnes, il pourrait également en impacter le comportement par ce que l’on nomme la « prophétie auto-réalisatrice[15] ». Que dire de cette étude américaine[16] menée auprès d’un groupe Ashantis _ originaires de l’actuel Ghana : Dans ce groupe, le jour de naissance détermine traditionnellement le prénom donné à l’enfant. Ceux nés le lundi portent le nom de Kwadwo, et sont réputés calmes et tranquilles. Tandis que ceux nés le mercredi appelés Kwaku sont réputés agressifs et fauteurs de troubles. A travers l’examen des registres de police et des tribunaux, Johoda observa qu’effectivement les prophéties auto-réalisatrices semblent se réaliser chez les Ashantis, puisque l’on observe une fréquence plus importante des actes délictueux chez les garçons nés le mercredi, comparativement à ceux nés un autre jour.

 

Un prénom se porte pour la vie. Nous choisissons un prénom pour nos enfants, peut-être leg, un idéal, une mémoire, un destin. Choisi consciemment pour partie, le prénom s’inscrit surtout dans le travail de l’inconscient des parents, car “l’enfant peut être mis en lieu et place des rêves et des désirs irréalisés de ses parents. » (Vincent Le Corre) 

« Mon fils, disait Lucien Guitry avec résignation, figurera un jour dans le Grand Larousse. Moi aussi, peut-être, mais avec la mention : « Père du suivant[17] ». 

 

A ma fille,

A mon fils, 

A mon petit-fils,

A mes beaux-fils…

 

---Marie-Christine Abatte---

Psychologue & Thérapeute

Pour aller plus loin, l'article “ L'enfant va-t-il transgresser ou valider le désir parental ? ” Interview donné au Journal La Vie, du 30 mars 2023 #4048 https://www.thera-psy.fr/images/resource/interview_M-C_ABATTE__30-03-2023.JPG
 

[1] Tous les garçons et les filles, chanson de Françoise Hardy (1962)

[2] Travaux de Eagleson en 1946, et Marcus en 1976

[3] Strümpfer (1978) 

[4] Selon les travaux de Garwood en 1976

[5] Travaux de Zweigenhaft, Hayes, Haagent en 1980

[6] Célèbre médecin neurologue et psychanalyste autrichien né le 6 mai 1856, mort le 23 septembre 1939

[7] Chanson de Jean-Louis Aubert (1987)

[8] Définition du CNRLT Centre national des ressources textuelles et lexicales www.cnrtl.fr

[9] La psychologie sociale est une psychologie au carrefour de l’individuel et du social, pour Serge Moscovici (1984), elle est « la science du conflit entre l’individu et la société ».

[10] D’après reseau-canopee.fr

[11] Mécanisme de pensée à l’origine d’une altération du jugement.

[12] Travaux de Bruning et Liebert en 1973

[13] Etude menée par Bruning, Polinko, Zerbst Buckingham en 2000.

[14] L’Université de Nevermore (plus jamais), une école de marginaux. D’après le créateur de la famille Addams, Charles Addams, « Wednesday-Wenesday’s child is full of woe » (l’enfant du mercredi est plein de malheur.

[15] La prophétie autoréalisatrice est un concept issu des sciences sociales et la psychologie : il est, utilisé pour traduire une situation dans laquelle une personne prédit ou s’attend à un événement _ le plus souvent négatif _ et modifie ses comportements en fonction de ses croyances. C’est ce qui a pour conséquence de faire advenir la prophétie (Wikipedia).

[16] Etude conduite par Johoda en 1954

[17]En réalité, le « Grand Larousse encyclopédique » de l’époque a offert un démenti à ce grand homme modeste en indiquant pour Sacha Guitry : « Fils du précédent ».

 

Signature de M-Christine Abatte