Le pli du psy

ALLER MIEUX… OU PAS : D’UN BENEFICE A L’AUTRE

C' est n’importe quoi !  me dit Anne. « Evidemment que je veux aller mieux ! » s’exaspère-t-elle. Oui mais… S’il existe un bénéfice évident à aller mieux, celui de ne pas aller mieux est parfois inconscient et difficile à accueillir. Faut-il obligatoirement guérir de sa souffrance, de sa maladie, de son schéma répétitif ou de son symptôme ? Sombrer ou évoluer ? Quel intérêt à souffrir ou rester malade, stagner, répéter inlassablement, régresser, voire échouer ?

C’est ce que les psychanalystes nomment « un bénéfice secondaire ». Un bénéfice secondaire est un concept appartenant à l’origine au champ de la psychanalyse et serait « un effet favorable ou positif d'un symptôme psychopathologique ». Aussi délicat à admettre que ce soit, on pourrait donc trouver un avantage à ne pas aller mieux, à continuer à souffrir, voire à saboter la démarche de la thérapie que l’on a soi-même initié. Mystère.

 

Quel intérêt à échouer ? 

« Tout est bien... Tout. L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux. Ce n'est que cela. C'est tout, c'est tout ![1] ». Ainsi, il y aurait un gain supérieur à maintenir un existant _ de prime abord défavorable _ par la présence d’une motivation plus ou moins inconsciente à laisser les choses en l’état. 

Anne est en arrêt de travail et souffre. Elle enchaine les examens médicaux depuis 18 mois. Elle se dit très fatiguée, surmenée au travail avec une collègue en longue maladie non remplacée, un nouveau hiérarchique aux exigences très élevées, 2 enfants scolarisés en primaire. Elle se plaint de douleurs aux hanches inexpliquées. En plus de son activité professionnelle, son conjoint a une pratique sportive intensive et chronophage ; il s’entraine plusieurs soirs par semaine, le week-end, des séminaires, des compétitions, les après-compétitions…. 

 

Pertes et profits

Les douleurs d’Anne la contraignent à ne plus pouvoir faire de trajets en voiture, à supporter la station assise, au travail également. Son conjoint a réduit progressivement ses activités extra-professionnelles et décalé ses horaires de travail pour pouvoir déposer les enfants à l’école le matin. D’une certaine façon, Anne a obtenu plus d’implication de son conjoint, alors qu’elle le sollicitait déjà ces dernières années pour avoir plus de soutien dans les activités du foyer et auprès des enfants. Depuis quelques mois et avec l’accroissement des douleurs d’Anne qui se chronicisent, il est plus présent, rentre plus tôt, participe plus aux tâches ménagères, aux devoirs… Il conduit Anne régulièrement au Centre d’évaluation et de traitement de la douleur, chez l’algologue, comme aux autres examens médicaux qu’elle doit réaliser. De plus, le médecin d’Anne lui conseille de lever le pied professionnellement, libérer du temps pour de la gymnastique kinésithérapique régulière, retrouver de la flexibilité musculaire ; elle envisage de demander un mi-temps thérapeutique. Elle va devoir par conséquent transférer certains dossiers à d’autres collègues, être moins impliquée dans ses missions professionnelles et s’inquiète. 

Oui mais, depuis l’apparition et l’intensification de ses douleurs qui l’empêchent de s’activer normalement, force est de constater que son conjoint est plus disponible, plus impliqué, plus soutenant. Elle se sent moins seule, moins de charge physique et mentale, moins de pression professionnelle. N’a-t-elle pas obtenu ce qu’elle souhaitait ? D’une certaine façon. Aura-t-elle intérêt à voir disparaitre ses douleurs ? Peut-être ou peut-être pas. Là s’impose la balance discrète entre le coût ou le prix à payer, et les bénéfices réalisés. Mais Anne n’est pas encore prête à lâcher la plainte autant que ses croyances[2] ou représentations[3].

 

Symptôme et Sinthome

Le symptôme est un signe clinique, c’est une manifestation d’un état dysfonctionnel, ressenti ou exprimé par le sujet ; il peut s‘agir de manifestation somatique comme une douleur, ou d’une manifestation psychique (angoisse, trouble, tristesse…). Jacques Lacan[4] a lui avancé le concept de « sinthome », un dérivé du symptôme dont la fonction est de constituer « une prothèse psychique », permettant au sujet une protection de son psychisme. Lacan cite Jacques-Alain Miller : « le sinthome, c’est une pièce qui se détache pour dysfonctionner si je puis dire », une pièce qui entrave « le fonctionnement des individus » mais qui a « dans une organisation plus secrète une fonction éminente[5]» 

Nous conservons alors parfois des maladies, symptômes, manifestations douloureuses ou toxiques, distorsions cognitives ou comportementales contre-productives mais pour autant « bénéficiaires ». Si Abraham Maslow a  _ dans sa pyramide des besoins _ hiérarchisé les besoins de l’humain, les priorités inconscientes se positionnent quelquefois ailleurs qu’à l’endroit où l’on peut les attendre : Faire le deuil d’un poste aux missions impliquantes, de dossiers complexes mais stimulants, d’une carrière, de l’indépendance des déplacements en voiture, ou plus généralement de la liberté de faire ou de ne pas faire, c’est un coût important, voire « cher payé »… Mais cela pourrait justifier un « retour sur investissement », tel que le rapprochement d’un conjoint indisponible jusqu’alors, son implication, sa présence, la sécurité et la légitimité de lâcher un travail où la charge est trop lourde et la pression forte ;  sans compter l’apaisement des rythmes soumis aux enfants à l’heure des devoirs, et l’ambiance plus apaisée à la maison.

 

Ressorts psychologiques et leviers motivationnels 

« Et si la thérapie ne marchait pas ? » Anne m’interroge, apparemment déjà en proie à un conflit intérieur inconscient. Dans le début de ma pratique, j’ai beaucoup utilisé l’hypnose. J’ai remarqué qu’elle était réclamée par des patients désireux de changer des choses « sans avoir mal ». Comme de se réveiller de l’anesthésie générale après une intervention chirurgicale, mais pour laquelle le patient n’était ni là, ni agissant, ni conscient. Difficile pour Anne, malgré le mal-être, la configuration douloureuse physique ou psychique, d’admettre que cela [lui] confère aussi certains privilèges : certaines situations renforcent la proximité de personnes aimées, mettent à distance de l’obligation du travail, déclenchent des changements de proches précédemment inenvisageables…. Les personnes qui obtiennent certains bénéfices secondaires résistent aux changements amenés par la thérapie _ car la récompense obtenue est supérieure _ mais non-accessible à la conscience. La balance des comptes d’une situation difficile ou douloureuse, d’une douleur ou d’une psychopathologie peut présenter plus d’avantages que de coûts. Freud soulignait ce bénéfice pour le psychisme, d’exprimer un symptôme, pour neutraliser l’angoisse. : « La formation du symptôme épargne au Moi un travail dur et pénible[6] ». Un refuge protégeant de conflits psychiques certes bien plus douloureux. Il est peut-être plus acceptable pour Anne de se plaindre de ses douleurs, que de son couple…

 

Réussir sa thérapie, ça fait mal ?

Le patient est responsable de sa thérapie, il est acteur, cocréateur ; le voyage thérapique suppose un engagement et un coût, certes financier, mais aussi psychique. Changer peut-être douloureux. La thérapie s’arrête parfois avec la disparition d’un patient, qui s’en explique ou pas. Celui-là aurait voulu que « ça » aille vite, un autre que « ça ne soit pas désagréable ou éprouvant ». D’autres essayent plusieurs praticiens, se plaçant eux-mêmes en situation d’échec prémédité et répété, pour valider une croyance selon laquelle « de toutes façons ça ne va pas marcher[7] ». Celui-là perd son temps _ et celui du thérapeute _ mais aussi son argent. Car au-delà de la demande initiale du sujet, il existe la « jouissance à la plainte », un concept qu’Emilie Devienne développe dans son ouvrage « 50 exercices pour rater sa thérapie[8] », où comment la thérapie se transforme en un support à l’entretien de cette « construction doloriste et victimaire ». Un écueil qui ne pourra peut-être pas être évité. 

 

" Inutile de nous raconter des histoires : que serions-nous, et où en serions-nous, sans notre malheur ? » nous dit Paul Watzlawick[9]. C’est par la prise de conscience, la bienveillance du thérapeute, l’alliance de travail _ avec la part saine du patient qui veut changer _ et le cadre de la thérapie, que le sujet peut à son rythme opérer un changement, certes difficile mais profond. Le thérapeute a évidemment des limites à son action, il ne fait pas de psycho-magie, ni de psycho-bricolage. Les limites du patient existent elles aussi, et la démarche thérapeutique va mettre en lumière la capacité et le désir du patient à aller mieux, à s’engager vers lui-même, pour lui-même.

 

--- Marie-Christine ABATTE ---

Psychologue & Thérapeute

 

[1] Dostoïevski, Les Possédés https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_D%C3%A9mons

[2] La croyance désigne l'attitude intellectuelle d'une personne qui tient pour vrai un énoncé ou un fait sans qu'il y ait nécessairement une démonstration objective et acceptable de cette attitude. https://carnets2psycho.net/dico/sens-de-croyance.html

[3] La représentation mentale est une représentation que l'on se fait, par la pensée, d'une projection sensorielle, d'un concept ou d'une situation. Une représentation mentale peut être de l'ordre du réel ou du fictif. […]  Les représentations mentales ont des relations avec la représentation sociale, pour ce qui touche à l'imaginaire collectif, l'organisation sociale, et la construction de systèmes symboliques. https://fr.wikipedia.org/wiki/Repr%C3%A9sentation_mentale

[4] Jacques Lacan est l'un des psychanalystes les plus renommés après Freud, et a donné naissance à un courant psychanalytique, le lacanisme, prônant un strict retour à Freud, il éclaire le champ de la psychanalyse par une approche innovante, essentiellement linguistique. Il y introduit les notions de signifiant et de signifié (récemment théorisées par le linguiste Suisse Ferdinand de Saussure), puis montre que l'inconscient s'interprète comme un langage. http://psychiatriinfirmiere.free.fr/definition/jacques-lacan/lacan-theorie.htm

[5] https://www.causefreudienne.net/le-sinthome/

[6] FREUD, S. (1916) Introduction à la psychanalyse Paris, Payot.

[7] Une étude menée par Wilson en 2003 (dropping out or dropping in) a porté sur la vision que les patients avaient de leur thérapie après avoir arrêté précocement. Il montre que ces patients avaient souvent tendance à se lancer dans la thérapie en partie par impulsion (dropping in). Ils ont également tendance à « papillonner » (« shopping around ») entre les thérapeutes et les thérapies, cherchant à découvrir de nouvelles formes de thérapie ou à trouver une relation patient-thérapeute qui les satisfasse pleinement. Et de nombreux patients ne voient pas le drop-out comme un échec.https://www.researchgate.net/publication/235795410_Therapist_and_relationship_factors_influencing_dropout_from_individual_psychotherapy_A_literature_review

[8] Eyrolles (2012)

[9] Paul Watzlawick « Faites-vous-même votre malheur » (2020) ISBN 2757841874. 

Paul Watzlawick, est un théoricien dans la théorie de la communication et le constructivisme radical, membre fondateur de l'École de Palo Alto. Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste jungien et sociologue, ses travaux ont porté sur la thérapie familiale et la psychothérapie générale. " Inutile de nous raconter des histoires : que serions-nous, et où en serions-nous, sans notre malheur ? J'espère que l'on me passera la vulgarité de l'expression car elle est littéralement vraie. Nous en avons salement besoin. "