Le pli du psy

POIDS ET SURPOIDS, UN MESSAGE CRYPTÉ

Vous avez été nombreux à manifester votre intérêt pour l’article sur les kilos émotionnels (Le pli du psy, juin 2020). Nous y avions souligné les liens intriqués entre la dimension émotionnelle et affective, le corps et les kilos indésirables. 

Comment écouter ce corps ? 

Quels messages derrière une situation de surpoids, quels freins, quels blocages ?

Ces questionnements contribuent à la prise de conscience des échanges qui existent entre le cerveau, les organes, et le psychisme, et qui participent ou déclenchent la prise de poids.

Beaucoup de facteurs entrent en jeu dans l’approche du surpoids : le rapport à soi et à son image, à la nourriture et à son histoire ; l’image que l’on donne ou que l’on souhaite donner à autrui, mais aussi la fonction biologique du volume de la silhouette et la graisse.

Dans les accompagnements thérapeutiques sur le rapport à soi et au corps, je propose aux personnes qui consultent de s’interroger sur les messages de ce corps, d’en autoriser une lecture complémentaire pour se com-prendre (se prendre avec soi) différemment. 

Décryptons quelques-uns de ces messages. 

 

Une ressource contre l’adversité

Le tissu adipeux ou tissu graisseux, est l’un des plus grands réservoirs à énergie du corps humain. Chez tous les mammifères, le tissu graisseux est nécessaire à la survie. Lorsqu’un individu se retrouve en manque d’aliments, il va perdre une importante partie de cette graisse, car l’organisme doit utiliser ces tissus pour produire de l'énergie et entretenir les fonctions vitales (système nerveux, muscle cardiaque…). 

Le cerveau qui reconnait la privation ou la sous-alimentation va réagir de la famine vers la survie. Mais il est aussi important de comprendre qu’il ne fera pas la différence avec la sous-alimentation volontaire du régime, que le corps et le cerveau interpréteront également comme une famine. En réponse, les prochains apports de nourriture seront sur-stockés pour éviter d’être pris au dépourvu lors de la prochaine pénurie, qu’elle soit subie ou intentionnelle. 

 

Soutenant et soutenu

Le tissu adipeux a un rôle de soutien. Physiologiquement la couche graisseuse est répartie dans le corps pour protéger certaines zones fragiles ou à défendre. Ce tissu adipeux _ dit « de soutien » _ est présent dans l'orbite des yeux, les plantes de pieds et les paumes des mains, dans le but d'amortir les chocs. Il est aussi intéressant de remarquer que ces tissus sont quasiment insensibles au jeûne. En effet, en cas d’importante perte de poids, ces zones adipeuses seront les dernières à s’atrophier.

D’un point de vue psycho-émotionnel, cela renvoie à interroger le sentiment d’être (ou ne pas être) soutenu(e) dans sa vie, voire d’être soi-même un soutien pour autrui. Emmagasiner du tissu de soutien est aussi un réflexe psychique en lien avec le vécu émotionnel, pour pouvoir apporter plus de soutien à autrui. Dans ma pratique j’ai d’ailleurs rencontré des sujets _ majoritairement des femmes, en surpoids _ « piliers de famille » _ sur qui les proches « se reposaient » singulièrement. Des personnes « fortes » qui devaient le rester pour tout assumer, ou ne compter que sur elles-mêmes. Je pense à Celia[1] que j’ai reçue au cabinet, maman de 4 enfants, qui s’occupe également de sa maman et de sa belle-maman, âgées et dépendantes toutes les deux, tout en tenant la comptabilité de son conjoint, artisan du bâtiment. 

 

Coussin de sécurité

Dans la nature, il existe une stratégie défensive pour impressionner l’adversaire ou le prédateur, et qui consiste à apparaître sous un volume décuplé (félin, poisson-globe…).  Ainsi, le surpoids pourrait augmenter la dissuasion et la protection, une mise à distance pour tenir éloignés _ réellement ou symboliquement _ ce/ceux qui pourrait/aient potentiellement ou à nouveau nous blesser. 

Parfois la localisation graisseuse est un indice (ceinture abdominale, cuisses…), car c’est pour créer un coussin protecteur que le tissu adipeux stocke _ comme pour former une cuirasse de kilos _ à un endroit précis. Le surpoids peut aussi constituer une réponse du corps à un choc ou un stress important, un manque émotionnel ou affectif, une absence. Le nombre de kilos peut représenter un autre indicateur intéressant : C’est le cas d’Annaëlle, dont la sœur est décédée accidentellement à l’âge de 19 ans, et qui présente un surpoids de 19 kilos _ concordance exacte avec le nombre d’années _ correspondant à la perte de cette personne si chère. 

 

Identité sexuelle

Il existe une différence biologique entre le corps de l’homme et la femme, la femme présentant en moyenne 20% de graisse en plus que l’homme. Biologiquement et morphologiquement, il est question de la reproduction et de la maternité, afin d’avoir des réserves pour porter un enfant et le nourrir. Ce tissu adipeux sert en effet à nourrir le fœtus en cas de restriction de l’apport calorique durant la grossesse. La graisse féminine et les rondeurs sont situées plutôt sous la taille ; le « volume » de l’homme se concentre généralement de la taille vers le haut du corps, pour lui assurer la force et la capacité de défense de sa famille. 

Être féminine signifie donc pour le cerveau archaïque, graisse, formes et rondeurs. Lorsque l’on souhaite être plus féminine, nous envoyons inconsciemment au cerveau un message de plus de rondeurs, donc plus de graisse… pour être plus séduisante. Ici se télescope le désir de correspondre à des standards esthétiques du moment, avec la fonction biologique.

 

Manques affectifs, nourritures affectives

De nombreuses études ont soutenu le lien entre émotion et prise alimentaire[2]

Nous connaissons la sensation de vide, de manque, lorsque nous nous retrouvons seuls. Lorsque ce manque devient trop insupportable, nous ressentons le besoin de nous remplir, pour combler ce vide affectif ou sucrer un vécu difficile. Pour certains, les offres de livraison de repas à domicile _ si pratiques _ leur permettent de se faire livrer pizzas, tacos ou frites, plus facilement que de la tendresse, du contact, de l’écoute ou de l’amour. 

En droit, la définition juridique de « l’aliment » n’est-elle pas « la prestation dont l'objet est d'assurer les besoins de la vie quotidienne d'une personne, cette dernière ne pouvant pas ou plus assurer elle-même sa propre subsistance ». Il est intéressant de croiser la notion d’indépendance affective _ le moment où l’on n’a plus besoin d’être pris en charge, sans peur d’être séparé _ avec la notion d’indépendance alimentaire _ à savoir le moment où l’on n’a plus besoin d’être prise en charge pour assumer sa subsistance.

 

L’être humain possède une mécanique fonctionnelle élaborée et complexe, et des dimensions entrecroisées entre le physique, le psychisme, l’émotionnel, l’environnemental. La prise en charge de la dimension émotionnelle du surpoids, et par extension de l’image de soi, est donc essentielle.

Il n’est donc pas possible, ni juste de réduire le surpoids à une seule problématique d’ingestion de calories ou de mauvaises habitudes. Les approches intégrant le paramètre émotionnel sont nombreuses et intéressantes pour compléter l’approche médicale et nutritionnelle. 

Le mal-être peut être tantôt l’origine, tantôt la conséquence du surpoids. 

Au fil des consultations émergent des comportements-type, des « schémas », des modes habituels de comportement qui impactent notre identité, nos relations, notre carrière… On retrouve le rejet, la vulnérabilité, la recherche de perfection, la peur de l’abandon, des conflits ou de l’échec… C’est ce que nous travaillons au cabinet, vers la mise en conscience, y compris de la face cachée du surpoids, comme notamment les bénéfices inconscients à rester en surpoids. 

Il s’agit d’une énigme, recherchons ce moment où les choses ont basculé, pour retrouver l’origine émotionnelle de la prise de poids.

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute

 


 

[1] Les situations citées dans cet article sont réelles, mais certains paramètres comme le prénom ont été modifiés.

[2] 86% de notre alimentation est régie par autre chose que les fonctions biologiques. (Voir étude du Pr DEL CASTRO, spécialiste de l’alimentation à Bologne, cité par A. JAQUIN-PIQUES, (2016) thèse de doctorat Sciences de la vie, université de Bourgogne « Etude du contrôle hédonique de la prise alimentaire par l’analyse des potentiels évoqués gustatifs »).