Le pli du psy

CHOISIR DE VIVRE APRES LE DEUIL : PARCOURS ET PROCESSUS

Le thème du deuil pourrait sembler peu approprié pour la saison estivale en ce début de mois de juillet. L’heure est en effet, aux bains de soleil, aux retrouvailles sociales, aux déconfinements, au lever de mesures de restriction, à la légèreté et à la liberté recouvrées... C’est justement le sujet de la perte et le délitement des liens sociaux de cette post-pandémie qui m’a encouragée à écrire un article sur le thème du deuil, car la création de liens sociaux et de liens d’attachement se révèlent plus que jamais être indispensables pour notre survie et notre bien-être.

La peine, la tristesse et la souffrance occasionnées par la perte d’un proche _ lorsque ce lien est rompu dans le cas du deuil _ sont douloureuses mais normales. L’être humain, qui est un animal social par excellence, vit le deuil comme d’autres mammifères sociaux et intelligents _ la baleine, le dauphin, ou l’éléphant. Mais si « faire son deuil » est une construction de l’esprit humain, c’est aussi une expression qui sous-entend une injonction à « passer [rapidement] à autre chose » ; si le deuil est une réaction normale, il est aussi un processus complexe, nécessaire pour se projeter dans le futur et dans sa vie, qui s’accompagne sans en entraver ou en accélérer le mouvement.

 

Emotions qui travaillent

Le « travail de deuil » énoncé par Freud, a peu à peu cédé la place au concept de « faire son deuil » ; cela implique en substance d’aller vers l’évacuation rapide de sa peine pour ne plus impacter les autres avec sa souffrance. Selon la psychanalyste M-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie et présidente de la Société de thanatologie[1], cette permutation est directement liée à la tentative permanente du refoulement psychique. Dans notre société d’immédiateté, de divertissement, de performance et d’affichage social, le deuil incommode : l’endeuillé _ comme le mal-portant _ dérange les bien-portants dans leur démarche inconsciente d’oublier la mort et la souffrance. Or, comme l’évoque la psychanalyste, « pour revenir à la vie, il faut aller à travers le chagrin, avancer dans son deuil et l’intégrer ; cela demande dans un premier temps de lâcher le refus, la maîtrise, afin de pouvoir vivre ses émotions et la réalité de la perte ».

Le mot « deuil » désigne la période pendant laquelle une personne ressent une grande tristesse ou de la douleur à la suite de la perte d’un être cher, parent, enfant, conjoint, ami. Le « deuil » désigne également l’ensemble des réactions psychologiques suite à la perte d’un proche. S’il n’existe pas de modèle type ni de statistiques affinées, on peut dire qu’un tiers des personnes endeuillées vivent des périodes de détresse très intense. Pour un autre tiers, la détresse et la douleur seront modérées ; pour le dernier tiers, ces personnes réussissent à accepter rapidement la perte de l’être cher, vivent une détresse légère et reprennent plus tôt leurs activités. Il arrive également que le deuil s’installe de façon différée, plusieurs mois après le décès du proche, on parle ainsi de deuil tardif.

Le deuil peut faire suite à différentes pertes : bien sûr on pense au décès du conjoint, d’un parent, d’un enfant, d’un ami… Parfois d’autres situations déclenchent des réactions de choc et de détresse semblables à une rection de deuil, comme la mort d’un animal de compagnie, une détérioration importante de l’état de santé, la perte d’emploi ou la retraite, les divorces et séparations…

 

Le deuil n’est pas une maladie

Le deuil est une réaction normale. Parce que le deuil à proprement parler n’est pas une maladie, il ne nécessite ordinairement pas de médications ou de traitements psychologiques, sauf cas particulier. Le deuil est un processus qui ne doit pas être entravé : il n’est pas pertinent, bien au contraire, de gommer le chagrin, car il fait partie intégrante du processus d’adaptation affectif normal à la suite de la perte d’un proche. 

Car l’objectif n’est pas d’oublier l’être aimé décédé, ni de mettre en pause l’amour ou l’affection que nous avons pour lui. Si l’intensité de la souffrance du deuil peut exceptionnellement dépasser en intensité la dépression, ce n’est pas pour autant comparable. En effet, d’après le DSM-5[2], « le deuil se différencie de la dépression du fait que le deuil se manifeste par vagues d’émotions, tandis que la dépression majeure est caractérisée par une humeur négative constante. Dans le cas du deuil, la personne endeuillée conserve habituellement une estime de soi positive et les réactions qui accompagnent le deuil sont reliées à la perte d’un être cher, tandis que la dépression englobe une perception négative de soi beaucoup plus vaste ».

 

A travers les cinq étapes du chagrin 

La psychiatre et psychologue américaine Elisabeth Kübler-Ross (1926-2004), a travaillé toute sa vie sur l’accompagnement des mourants. L’une de ses découvertes majeures est l'identification et la formalisation des cinq étapes du chagrin (five stages of grief) que traverse l’individu confronté à la perte d’un être cher ou à l’imminence de sa propre mort. Telle personne pourra vivre ces étapes dans le désordre ;  telle autre n'en vivra que certaines d’entre elles, comme par exemple la colère, la dépression et l’acceptation :

- Le déni (denial) : ce n’est pas vrai, c’est impossible.
- La colère (anger) : pourquoi lui (moi) ? C’est injuste !
- Le marchandage (bargaining) : laissez-le (ou moi) vivre encore au moins un an, si je m’en sors (ou s’il s’en sort), je changerai tout dans ma vie.
- La dépression (depression) : tout est perdu, rien n’a plus d’importance, je suis déjà mort.
- L’acceptation (acceptance) : je comprends et accepte que c’est comme ça, je sens une forme d’apaisement en moi.

 

Temps long et processus

La durée du deuil n’est pas standard ou définie ; en effet elle est fonction de l’individu mais aussi de sa culture, son milieu social, des circonstances du décès, du lien… La douleur “normale” qui accompagne la mort d’un proche peut être très intense. On rencontre chez de nombreux endeuillés une première étape de choc, d’engourdissement. Puis vient une période de tristesse et de souffrance intense, voire de colère, une humeur dépressive importante les mois suivants. Mais à mesure que se concrétise l’acceptation du décès du proche, souvent à la fin de la première année, les réactions de détresse associées à l’absence de l’être cher diminuent progressivement.

L’objectif est de laisser se dérouler le processus en vue de pouvoir reprendre ses activités normales. La personne endeuillée pourra rencontrer des épisodes de grande tristesse, de la fatigue importante, des troubles du sommeil ou de l’appétit, une baisse de la motivation et de la concentration. La première année est cruciale pour la personne qui vit le deuil : les anniversaires, les moments festifs, particulièrement le premier anniversaire du décès qui marque le plus souvent une diminution de l’intensité des réactions ; la personne a repris ses activités, et a recouvré une humeur plus régulière. Il pourra subsister, même après plusieurs années, des épisodes brefs de chagrin, en particulier lors des anniversaires ou dates particulières. Enfin, arrive le moment où le psychisme de l’endeuillé devra choisir entre la poursuite du destin de « l’objet » perdu dans la mort, ou bien la rupture de ce lien en se réinvestissant dans la vie.

 

S’inquiéter d’un deuil long, compliqué ou figé ?

On considère qu’il faut au moins un an pour se rétablir d’un deuil difficile, en cas de disparition brutale, violente ou précoce, comme celle d’un enfant par exemple. Il est important de rappeler, encore une fois, qu’il n’existe pas une règle ou une norme, mais au contraire une grande variété de situations, contextes, âges, et réactions au deuil. 

Cependant, dans le cas d’un deuil compliqué ou figé, la personne ne progresse plus et s’isole, le processus de deuil est bloqué. La personne endeuillée est habitée sur des mois voire des années par des reviviscences et des souvenirs douloureux, les émotions de tristesse et de colère se cristallisant. Il existe une sensation de vide, de vacuité de la vie, de solitude, d’isolement, sans pouvoir accepter la réalité de la perte. L’inacceptation de la mort du défunt conduit à l’installation de mécanismes d’évitement : des moments (rassemblements familiaux, événements festifs), des lieux qui rappellent le défunt, souvent les lieux de soins, d’inhumation, de crémation ou de culte. La personne a une difficulté voire une impossibilité d’acceptation de la disparition du défunt. C’est souvent l’entourage qui constate que la durée de la souffrance du deuil se prolonge de façon problématique, atteignant le sujet dans ses relations et ses activités. Selon la CIM-11[3] de l’Organisation mondiale de la santé, le trouble de deuil prolongé fait partie d’une catégorie diagnostique à part, pour lequel il existe plusieurs controverses.  Dans la CIM-11, le trouble de deuil prolongé est considéré comme une réaction de stress aigu, semblable au trouble d’adaptation[4]

Plusieurs thérapies (TCC, ACT, ICV, EMDR[5]…) sont utilisées et adaptées pour explorer les blocages et les conséquences de la perte : mécanismes de culpabilité, possibles « déchets relationnels », spirale de l’évitement qui accroit la réactivité aux émotions pénibles associées au deuil, intégration du deuil et de sa charge traumatique. 

Comme l’explique M-Frédérique Bacqué, le soutien de l’entourage est déterminant : « Souvent, les proches, famille ou amis, sont dans la fuite de l’endeuillé parce qu’ils ne savent pas quoi dire, mais il n’y a pas grand-chose à dire en vérité, le plus beau des cadeaux qu’ils puissent lui faire est d’écouter. Et d’éviter les formules toutes faites (il/elle est parti(e) de sa belle mort, il/elle n’a pas souffert, il/elle a bien vécu…) ou les conseils de vie (tu devrais sortir, te changer les idées…) parce que, de toute façon, il ne les entend pas et, pire, il les vit comme le déni de sa douleur. » 

 

Le deuil est donc plus un processus de guérison et de cicatrisation. C’est cette guérison qui nous rapproche de l’être aimé. Un nouveau lien se créé avec le proche disparu, une relation qui n’est plus physique, mais où le défunt vit dans le cœur. 

C’est cette énergie retrouvée qui permet de s’investir à nouveau dans la vie. 

Pour aller plus loin, je recommande le documentaire initiatique « Et je choisis de vivre[6] » https://etjechoisisdevivre.fr/

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute
 

[1] mort-thanatologie-france.com, M-Frédérique Bacqué auteure du Deuil à vivre (Odile Jacob, 2000)

[2] Manuel diagnostique de l’American Psychiatric Association. Le DSM-5 est, en février 2015, la dernière et cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association Américaine de Psychiatrie (publié aux États-Unis, le 18 mai 2013)

[3] Classification internationale des maladies CIM-11

[4] Le DSM-5 de l’American Psychiatric Association propose une catégorie diagnostique similaire de trouble de deuil complexe persistant ; pour être reconnu comme tel, il doit s’être écoulé 12 mois après le décès. 

[5] TCC (Thérapies comportementales cognitives, ACT (Acceptance and Comitment Therapy), ICV (Intégration du Cycle de la Vie/Lifespan Integration), EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing)

[6] Et je choisis de vivre (avril 2019) : À tout juste 30 ans, Amande perd son enfant. Pour se reconstruire, elle entreprend alors un parcours initiatique dans la Drôme, accompagnée de son ami réalisateur, Nans Thomassey. Ensemble, et sous l'œil de la caméra, ils partent à la rencontre d'hommes et de femmes qui ont, comme Amande, vécu la perte d'un enfant. (Réalisateurs : Damien Boyer, Nans Thomassey

 

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PSYCHOLOGUE, UNE PROFESSION EN DANGER ?

Aujourd’hui je vais vous parler différemment de vous, différemment de la crise sanitaire, différemment de l’accès aux consultations chez un psychologue. 

Pour cela je vais m’appuyer sur l’article qui vient de paraître au « Journal des Psychologues » de ce 23 mars 2021, parce que c’est toute notre profession qui se retrouve aujourd’hui en émoi et mobilisée.

L’article rédigé par Valentine Legoux-des-Mazery, psychologue s’intitule « L’accès aux soins psychologiques en danger. Quelles conséquences sur la profession ? » Et avant de parler des conséquences, il est primordial de situer de quel(s) danger(s) parte-t-on actuellement ? 

De nombreux articles et réactions apparaissent tous les jours pour éclairer cette question, médias et réseaux sociaux ; je citerai celui paru quelques jours après, le 31 mars dans le journal Marianne, et rédigé par Frédéric Tordo, psychologue clinicien, docteur en psychologie clinique, et Caroline Fanciullo, psychologue clinicienne « Les psys, premières lignes oubliées du Covid ». 

Ils rappellent en premier lieu que depuis le début de la crise sanitaire « à leur niveau, et pendant toute la durée de la crise, les psychologues se sont montrés très impliqués, et responsables ! Ils se sont fortement mobilisés pour assurer une continuité dans les soins psychiques pour les patients qu'ils recevaient déjà, et pour les milliers d'autres qui avaient besoin d'être accompagnés : dans les institutions, dans les cabinets, et par la création de multiples plateformes de soutien et d'accompagnements psychiques. » Effectivement, les psychologues ont très tôt tiré la sonnette d’alarme sur les conséquences psychiques des mesures liées à la crise sanitaire, et des nouvelles vulnérabilités qui sont apparues. 

Mais alors, vers quoi allons-nous de si dangereux, patients ou clients (j’utilise l’un ou l’autre terme indifféremment à la demande des personnes que je reçois), et psychologues en cabinet libéral ?

 

De la liberté d’accès en cabinet libéral au parcours de soin médical

L’article présente la création d’un « parcours de soin » reposant principalement sur une approche médicale, et dans leur écrit F. Tordo, et C. Fanciullo le résument : « Une expérimentation a débuté, dans les Bouches-du-Rhône, la Haute-Garonne, Les Landes et le Morbihan. Un rapport de la Cour des comptes, publié le 16 février 2021, a validé cette expérimentation, en préconisant un remboursement généralisé à tout le territoire des psychothérapies assurées par des psychologues psychothérapeutes libéraux. Ce projet déclare : d’une part, que des séances d’accompagnement seront remboursées à hauteur de 22 euros la séance, sans possibilité de dépassement d’honoraires, avec un temps de séance (30 minutes) décidé par l’Assurance maladie, et sous prescription médicale. D’autre part, que ces consultations pourront être reconduites, toujours sous prescription médicale, à raison de 10 séances supplémentaires de 45 minutes, remboursées à hauteur de 32 euros la séance, toujours sans dépassement. »

Force est de constater qu’il manque des psychologues à l’hôpital, en CMP (les Centres Médico-Psychologiques permettant l’accès aux soins psychiques pour les personnes les plus modestes), dans l’éducation nationale… et ce ne sont pas aux psychologues libéraux de pallier ces manques que nous déplorons.

La situation en cours étant inacceptable, un manifeste a été créé et se diffuse actuellement pour l’accès à des soins psychiques de qualité et dans le respect des patients et des psychologues : #manifestepsy

Je vous invite également à visionner les explications éclairantes de Maximilien Bachelart, psychologue, via une vidéo Youtube « Remboursement de la psychothérapie, bonne ou mauvaise idée ? »

 

Des conséquences pour les psychologues libéraux ET les patients

Il est important de rappeler au public qu’un psychologue/psychothérapeute est un professionnel formé et diplômé à minima d'un Bac+5/Master en psychologie, parfois d’un Doctorat ; ses méthodes d'intervention sont liées à son orientation pratique (intégrative, psychodynamique, comportementale et cognitive, systémique, etc.), qui donne un cadre nécessaire au patient/client pour entrer dans un processus de changement. Cette formation plurielle garantit à la personne d’être appréhendée dans sa complexité (son histoire, celle de ses traumatismes, ses potentiels d'adaptation, etc.). De plus, le psychologue entretient tout au long de la carrière ses compétences et les développe par de nombreuses formations aux techniques en psychothérapie. 

L’efficacité de la démarche thérapeutique réside en grande partie sur la relation qui s’établit au fil du temps avec le patient/client, ce que l’on nomme « l’alliance thérapeutique ». Le patient/client s’engage dans la démarche, il doit se sentir en confiance et en phase avec son thérapeute et les méthodes qu’il choisit pour l’accompagner ou l’aider. Il y a une grande diversité de personnes venant en consultation, comme une grande diversité dans les méthodes et formes de psychothérapies employées par les professionnels.

S’il existe une variété de professionnels et de pratiques ou approches, le devoir d’un psychologue réside également dans l’adressage vers un confrère/consœur plus approprié(e) ou spécialisé(e), voire vers un médecin lorsque la situation se présente, ce que fait déjà naturellement le psychologue libéral, lorsqu’il sent que le patient/client serait mieux accompagné, appréhendé et soigné par un autre professionnel.

 

Is my psychologist rich ?

L’article du Journal des Psychologues d’expliquer que « les tarifs de remboursement sont basés sur la rémunération d’un psychologue de la Fonction publique hospitalière. Si ceux-ci sont déjà malheureusement peu valorisés dans leur expertise, prétendre appliquer cette rémunération à un professionnel libéral dénote d’une ignorance de la réalité ! Ce dernier doit s’acquitter d’importants frais inhérents à son exercice (soit 50% de son chiffre d’affaire, parfois plus), au contraire du psychologue salarié : charges sociales, loyer, congés, assurances, retraite, formations […] » (à savoir plusieurs centaines à plusieurs milliers d’euros pour chaque formation). 

A noter que dans certains secteurs géographiques, les psychologues ont déjà beaucoup de mal « à joindre les deux bouts » contrairement à certaines idées reçues ! Ces nouvelles conditions financières imposées asphyxieraient le psychologue libéral, qui devrait alors prendre des personnes « à la chaîne » pour espérer survivre. Ce n’est ni souhaitable pour le patient/client ; ce n’est pas plus souhaitable pour le professionnel non plus, ainsi malmené dans son éthique, son Code de déontologie et sa propre charge mentale et émotionnelle.

Comme je l’évoquais déjà plus haut, la profession de psychologue est règlementée. Une profession est dite réglementée lorsque l'accès et l'exercice sont subordonnés à la possession d'une qualification professionnelle spécifique, c’est-à-dire qu’elle est soumise à une condition de diplôme. Selon l'INSEE, les professions libérales réglementées représentaient en France en 2010 un peu plus de 110.000 entreprises. Si le terme « cabinet » renvoie immédiatement dans l’imaginaire collectif à l’univers médical, d’autres professions règlementées exercent également au sein de « cabinets », et justifient eux aussi d’une formation à minimum Bac+5 : on y retrouve les avocats, huissiers, architectes, courtiers en assurance… Et aucun de ces professionnels n’accepteraient d’être rémunérés pour leur expertise professionnelle à 22€ la consultation, consultation prédéfinie dans sa durée, son cadre, les méthodes employées, ni n’accepteraient de bafouer leur propre Code déontologique.

Pour mémoire le Code de déontologie des psychologues garantit dans son contenu « responsabilité et autonomie dans les méthodes, et un accès libre et indépendant au professionnel ». De plus comme le précise l’article, « les psychologues sont rattachés au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, et non au Ministère de la santé. Pourtant, les dispositifs aujourd’hui mis en avant vont dans le sens d’une « paramédicalisation » forcée du métier, ce qui, avec ses contraintes, entraveraient nos actions et notre efficacité ».

Les psychologues s’opposent donc à ce qui leur est imposé, d’abord pour une raison éthique, dans la mesure où le projet ne respecte pas le Code de déontologie du psychologue, qui se doit d’exercer en toute responsabilité et autonomie. Cette responsabilité professionnelle prend également en compte l’accès libre et indépendant du patient/client vers le psychologue.  La seconde raison est économique et sociale : ces conditions de remboursement sont non seulement maltraitantes, mais totalement en inadéquation avec la réalité financière et procédurale d’une prise en charge chez un psychologue en libéral. 

 

Voir le médecin traitant pour être remboursé avant de voir un psychologue ?

Jusqu’à présent l’accès au psychologue en cabinet libéral est libre. Certaines mutuelles remboursent tout ou partie des consultations, sur la base d’un forfait annuel et en fonction du contrat souscrit. 

L’obligation de prendre rdv préalablement chez un généraliste, tel que cela est envisagé, alourdirait la démarche de consulter pour certaines personnes. Pour d’autres, leurs besoins ou attentes ne correspondent pas à un passage devant le médecin traitant, et envisagent encore moins de « justifier » leurs besoins à leur médecin, cela serait tout simplement hors de propos, hors champ. Au contraire, dans le dispositif que l’on tente de nous imposer, le psychologue deviendrait un exécutant sous tutelle médicale, à qui on impose un cadre, un temps de séance, un programme de consultations. C’est donc en premier lieu les patients/clients qui feront les frais de ce projet abusif, ce qui est tout aussi inacceptable pour les psychologues.

Parallèlement il est intéressant de relever qu’un certain nombre de compagnies d’assurances ou mutuelles annoncent qu’elles sont de plus en plus nombreuses à rembourser les « médecines douces ou alternatives » à leurs assurés. A titre d’exemple la Fédération Française de Sophrologie sur son site, liste les mutuelles qui remboursent des séances de sophrologie, des « pack bien-être » ou des séances de médecines complémentaires… ce qui n’implique pas pour ces professionnels de passage par le médecin traitant.

 

Je suis psychologue. 

Il serait regrettable pour avoir ou retrouver plus de liberté, d’éthique, de respect et de confort d’utiliser à l’avenir un autre terme pour désigner mon métier, par exemple m’intituler « psychopraticien », « coach » ou autre. Nonobstant, le psychologue est reconnu comme étant un acteur de soins sans être une profession de santé. D’où certains amalgames. Le psychologue doit avoir un numéro ADELI à l’ARS[1], mais a un numéro APE[2] encore flou qui ne le différencie pas d’autres professionnels non-universitaires (psycho praticiens, hypno praticiens, énergéticiens, coachs, etc…). Ces acteurs professionnels que je respecte profondément ne font pas le même métier, avec la même approche clinique, et partagent d’ailleurs cette distinction. Pour autant, je peux également avoir un réseau d’adressage envers ces autres professionnels, des contacts, des échanges, cela en bonne intelligence. Nous pouvons avoir des actions complémentaires, mais nous sommes d’accord pour dire que nous ne faisons pas le même métier, et que nous n’avons pas la même formation.

En tout cas il n’est pas question pour moi de recevoir les personnes toutes les 20 minutes ou demi-heures, à un tarif indigent, et ce n’est pas non plus le souhait des personnes que je suis en consultation.

J’ai suivi, et je suis encore des formations spécifiques, onéreuses et pointues sur des méthodes thérapeutiques, j’adhère à une fédération de psychologues praticiens et thérapeutes internationale (AFICV), et je suis supervisée par d’autres psychologues. 

Ce que je suis est aussi ce avec quoi je travaille, et avec quoi je soutiens et aide la personne qui vient me voir en consultation à aller mieux et à reprendre sa vie en main. 

"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme" disait Rabelais.

L’avenir très proche nous le dira.

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute

 

[1] ARS: Agence Régionale de Santé

[2] APE : Activité principale exercée

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HOMME-FEMME, COUPLE : NOS VENTS CONTRAIRES

L’amour, la relation, le couple, est une singulière aventure, une traversée au long cours. Comme l’explique le médecin sexologue Sylvain Mimoun[1], le « Nous » est un projet « chargé de toutes les attentes, de tous les rêves, et menacé de toutes les imperfections[2] ». La navigation de la vie amoureuse peut être fluide et paisible par moment, mais il peut aussi arriver que le vent change, conduisant le couple à faire route sur des océans d’émotions, des mers d’incertitudes jalonnées d’imprévisibles dangers. 

En consultation, je rencontre des hommes et des femmes qui évoquent leur relation sentimentale, leur mariage, leur vie amoureuse ou sexuelle, parfois mélancoliques des premiers moments de leur couple à ses débuts. D’une certaine façon, ils s’accrochent au souvenir idéalisé de cette période magique de découvertes et de séduction de leur amour originel. 

Pour garder le cap, les partenaires vont devoir vivre tout un apprentissage, une maturation, un travail d’acceptation de l’autre, vers une évolution incontournable, petit deuil du couple idéel, vers la cocréation d’une relation mature et constructive, empreinte de communication et de concession. En somme, il va falloir s’adapter et avoir le pied marin !

 

Vendée Globe[3] versus Route du Rhum[4]

Le couple naissant va ainsi prendre la haute mer, et s’exposer aux vents et aux courants du large. Dans son ouvrage, le Dr Mimoun distingue les trois principales phases ou étapes à franchir pour solidifier la relation jeune vers un couple durable à proprement parler :

 

  • La phase de la fusion (1+1=1) : fusion, symbiose, osmose… Dans cette période d’émerveillement et de fascination, c’est le « Nous » qui compte, le « Moi » se retrouvant en retrait. C’est la période où l’on ne fait qu’un avec l’autre, où l’on fait tout ensemble, où l’on se comprend, sans avoir besoin de parler, dans une complicité totale, une communion d’idées, de pensées et de valeurs... Les activités sont pratiquées à deux, très peu de choses sont envisagées sans l’autre, c’est la phase de création d’une bulle dans laquelle on s’isole délicieusement à deux, loin des autres, tant on a l’impression d’avoir trouvé la moitié de soi, l’âme sœur.

 

  • La phase de dé-fusion (1+1=3) : Cette phase fait forcément suite à la première ; cette période permet la réappropriation de soi comme sujet individualisé, et l’on y redevient en quelque sorte soi-même. C’est là que nous affirmons alors nos différences, nos goûts et nos valeurs distinctes, mais aussi nos désirs, nos priorités, nos croyances, nos défenses. L’équation est alors composée de chaque Moi (1+1), le tout additionné d’une entité à part entière qu'est la relation, le couple. C’est à ce moment où les partenaires se défusionnent et se différencient à nouveau. Cette distanciation de l’autre peut être mal vécue, et faire rejaillir d’anciennes blessures de rejet, d’imperfection ou d’abandon. Il s’agit d’une étape dangereuse pour le couple, une phase de déséquilibre à traverser, où les voies d’eau sont probables, les écueils pas toujours apparents et les abandons nombreux.

 

  • La phase d’exploration du cadre : C’est ici que s’entame une répartition des temps, ceux que l’on souhaite vivre à deux, et les autres. Dans cette période, chacun se tourne vers l’extérieur, les amis, les sorties, les activités mises en pause pendant les deux précédentes phases. Cette période est tout aussi délicate à négocier, en fonction du degré d’élasticité, d’ouverture et d’écoute dans le couple. Entre balance et juste distance à trouver, c’est une période de questionnement et d’influences extérieures, de comparaison à d’autres couples aussi. De cette remise en question de la relation s’établira ou non une communication positive, une exploration des contours de la relation, une mer moins formée, calme mais trompeuse, car potentiellement porteuses d’autres troubles, les non-dits, malentendus, frustrations... Autant de risques de chavirer.

 

Après les alternances de sérénité et de gros temps, le couple-équipage, parfois éprouvé, se dirige vers l’équilibre-socle, la stabilité et la maturité. Le couple a travaillé ses ressources, renforcé ses liens pour construire l’avenir. Il a un horizon. Toutefois, il n’existe pas de règles gravées dans le marbre, pas de durée ou progression normale, de programme à suivre, parce qu'évidemment chaque couple est unique.

 

Météo émotionnelle et communication

Au XXIe siècle, il est plus naturel et admis d’afficher des décalages de comportements et d’états d’âme dans le couple : Désormais, des hommes peuvent avoir des comportements que l’on prétend féminins, et vice et versa. Mais le plus souvent l’homme se définit par le « faire ou l’agir », le métier exercé, les sports ou activités pratiquées, les études suivies, les projets en cours. 

La femme se décrira plus facilement par sa situation sentimentale, conjugale ou familiale, mais aussi par le caractère, les traits de personnalité, en somme par « l’être », comme l'explique la psychologue clinicienne Yolanda Mayanobe[5]. Ainsi les émotions masculines et féminines s’expriment de manière différente, même si encore une fois, rien n’est absolu ni figé. 

Pour les femmes, les mots choisis traduisent la palette émotionnelle et affective. Elles parlent plus librement de leurs émotions et ainsi relâchent les tensions, y compris par les larmes. Les hommes peuvent être déroutés par ces manifestations émotionnelles, car certains hommes sont encore persuadés de devoir camoufler leurs affects ou leurs émotions. Comme si le contrôle leur était indispensable pour rester crédibles. A noter que les hommes qui ont engagé un travail thérapeutique ou qui ont réfléchi sur eux-mêmes sont  fréquemment plus disposés aux échanges, à évoquer leurs états émotionnels. Si les femmes ont besoin de se raconter et d’être écoutées _ même sans apport de solutions concrètes _ certains hommes se retrouvent parfois en décalage face à ces attentes, auxquelles ils répondent par des tentatives de solutions, voire d’injonctions (« il faut », « tu devrais » etc…). En effet, les messieurs sont globalement moins enclins à attendre un conseil ou une aide, préférant intérioriser les difficultés jusqu’à trouver leur solution.

 

Rugissants, hurlants, déferlants[6]

En matière de couple, il existerait des étapes temporelles synonymes de crise : 3 ans, 7 ans, 10 ans… sans qu’il s’agisse là encore d’une règle, norme ou vérité. Beaucoup de divorces sont prononcés entre 3 et 4 ans de mariage. Il existe d’autres périodes temporelles délicates à franchir, telle la naissance du premier enfant, voire le départ du dernier de la maison. En fait chaque grand bouleversement peut générer une crise dans le couple : Mutation ou changement de travail, déménagement, problèmes de santé, départ à la retraite ou perte d’emploi… Si le divorce[7] a été multiplié par 4 depuis les années 60, 18% ont lieu avant 5 ans de mariage, et 33% avant 15 ans. 

Alors pourquoi se séparent-on ? La sociologue Irène Thery[8] nous apporte quelques éléments de réponse. Elle évoque côté femme, les difficultés liées à l’indifférence, la divergence d’intérêt, les injures et problèmes sexuels, le caractère de l’autre dans 21% des cas ; à 15% pour l’adultère ou la naissance d’un enfant ; la violence physique pour 13%, les problèmes professionnels 7%, la maladie ou un accident 6%, pas de crise précise 5%, la famille (mésentente avec la famille de l’autre ou sa propre famille) à 4%, et une rubrique « divers » à 14% regroupant des problématiques d’alcoolisme, d’abandon du domicile.

Côté homme, les motivations évoquées sont à 21% des difficultés de couple à proprement parler, pas de crise précise pour 17%, l’adultère 16%, le travail ou la naissance d’un enfant 8% ; la famille 7%, la maladie ou accident 6%, le départ du domicile 4% et la rubrique « divers » (alcoolisme et violences) à hauteur de 13%. A noter comme le souligne I. Théry dans son livre, la violence physique évoquée par les femmes est ignorée par les hommes , et l’absence de crise supposée par les hommes (17% des récits masculins) n'est qu'à 5% pour des récits féminins.

Des chiffres qui donnent à penser.

 

Il est probablement illusoire de vouloir changer l’autre, le transformer pour qu’il/elle ressemble à notre idéal (féminin ou masculin). Le couple est affaire de concession, complicité, communication et tendresse, autant que de respect, de sentiment et de sensualité. Lorsque le couple est en crise, il vaut mieux dédramatiser avant d’entamer immédiatement une thérapie de couple, voire une séparation. Si le thérapeute peut soutenir et aider une personne qui s’interroge sur sa vie personnelle et sur l’avenir de sa relation, c’est avant tout à chacun, individuellement de progresser de manière active sur cette démarche. Le « tout-tout-de-suite » ou le « tout-ou-rien » ne sont pas réalistes ni rentables, en amour comme dans les relations humaines en général. Les difficultés en amour se surmontent avec dialogue, volonté, courage, engagement, acceptation, intelligence et … petits pas.

Très souvent, nous nous apercevons en thérapie que l’homme et la femme ont tous les deux raison, disent chacun à leur manière la même chose, voire ont les mêmes besoins. Dans la relation homme-femme, c’est d’abord d’être écouté, rassuré et compris qui permet d’avancer. Si les mots d’amour calment les maux d’amour, l'amour reste fragile et s'entretient, car « l’amour naît de rien et meurt de tout[9] ». 


---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute 

 

[1] Le Dr Sylvain Mimoun, gynécologue, andrologue et sexologue, intervient régulièrement dans le journal de la santé sur les questions de sexualité, et a une chronique dans Femme Actuelle.

[2] S. Mimoun et R. Etienne “Sexe et sentiments” (2004) Albin Michel.

[3] Un tour du monde en solitaire, sans escales et sans assistance. La course – surnommée « l’Everest de la mer » à cause de sa difficulté – prend la mer tous les quatre ans, au départ des Sables d’Olonne, en Vendée. 

[4] Ici pas de tour du monde, une « simple » traversée de l’océan atlantique, sur les traces des anciens bateaux marchands. Créée en réponse au refus de 56 bateaux jugés trop gros par les anglais, elle est relativement courte (10 jours à peine) et relie tous les quatre ans Saint Malo à Pointe-à-Pitre. 

[5]   Yolande Gannac- Mayanobe http://lartdubonheuralicien.blogspot.com/2014/08/qui-suis-je.html

[6] Rugissants, hurlants, déferlants : Les 40e rugissants, 50e hurlants, et 60e déferlants sont des vents que l’on retrouve dans l’Océan Austral, au plus proche de l’Antarctique. Ils portent les numéros des parallèles qui les délimitent, dans l’hémisphère sud. Leurs noms bruyants peuvent effrayer, et à raison : longtemps redoutés en raison de leur puissance, ils ont façonné les routes maritimes des navires qui se hasardaient dans ces eaux.

[7] Source : Francoscopie 2003, Editions Larousse

[8] Irène Thery « Le démariage. Justice et vie privée ». Irène Théry, sociologue du droit, directrice de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Marseille, a beaucoup travaillé les liens entre couple, filiation et parenté, ainsi que les questions relatives au divorce. https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/au-temps-du-demariage-entrevue-avec-irene-thery/

[9] Citation d’Alphonse Karr, romancier.

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ETUDIANTS 2020-2021 : ENTRE MALAISE ET FALAISE

Du lycée à la fac, c’est le même discours : flottement et incertitude, un malaise diffus empreint de résignation, les étudiants de l’année 2020-2021 ne savent plus très bien pour quoi ils travaillent.

De nombreux psychologues, soignants, accompagnants et associations alertent depuis plusieurs mois sur cette détresse de la jeunesse. Le Ministre de la santé lui-même d’indiquer fin novembre « qu’un tiers des étudiants ont présenté des signes de détresse psychologique » durant le premier confinement. 

Certains syndicats étudiants font un constat plus alarmant encore, en effet selon l'enquête publiée en juillet 2020 « Les jeunes face à la crise : l'urgence d'agir » de la FAGE[1], il semblerait que « deux tiers des étudiants ressentaient le besoin de se confier à quelqu'un, d'être écoutés, et que 23 % ont eu des pensées suicidaires[2] ». Une potentielle « bombe à retardement sociale et humaine » selon certains présidents d’universités. 

La période de confinement liée au Covid-19 a fragilisé la jeune génération : près des trois quarts d’entre eux déclarent avoir été impacté au niveau psychologique, affectif ou physique (73%), une proportion nettement plus importante que la moyenne de la population.

En plus de la démotivation, certains jeunes connaissent d’importantes difficultés financières et matérielles, voire un basculement dans la précarité. 

Les cours en présentiel dans les universités ne devraient pas reprendre avant février 2021.

Entre isolement, perte de motivation, décrochage, et souffrance psychologique, l’année universitaire s’annonce à haut risque pour beaucoup d’étudiants.

 

Une ascension difficile

Depuis le deuxième confinement, apparait (enfin) une prise de conscience des dangers pour la santé mentale de la génération étudiante. Une enquête du Centre National de Ressources et de Résilience[3] publiait en octobre dernier des chiffres inquiétants, selon lesquels 16,1%[4] se sentaient en dépression, 22,4% en détresse sévère, 24,7% en stress important, et 11,4% avaient même des idées suicidaires. En effet, certains jeunes ont du mal à payer leur loyer, se soigner, se chauffer, se nourrir correctement. Pour d’autres, c’est le projet d’orientation qui est revu à la baisse.

Selon le syndicat étudiant, près des trois quarts des 18-25 ans déclarent avoir rencontré des difficultés financières au cours des trois derniers mois (74%). Payer les charges liées à leur logement (54%), avoir une alimentation saine et équilibrée (53%) ou encore, pour les femmes, acheter des protections hygiéniques (32%) ont été difficiles au cours des trois derniers mois. Pour les jeunes en recherche d’un emploi, la situation est tout aussi tendue, car c’est la contraction du marché du travail qui les préoccupe, la fragilisation du travail temporaire et des « jobs », ce qui va accroître plus avant les situations de précarité, et creuser incontestablement les inégalités. Pour les jeunes exerçant une activité professionnelle, 72% ont vu leur activité salariale impactée réduite ou interrompue au cours des trois derniers mois. Si cette situation a été temporaire pour 33% d’entre eux, elle a été définitive pour près d’1 sur 10 (9%). Une situation encore plus compliquée pour les étudiants puisque 42% l’ont vu interrompue partiellement, et 14% de manière définitive (Source FAGE).

 

Tenir prise

Pour autant, les étudiants plus chanceux et soutenus par leur famille ne sont pas en situation de confort, tout en partageant la situation de leurs camarades moins favorisés. « Nous ne pouvons rien changer à la situation, mais peut-être il faudrait apporter une meilleure aide économique et sociale envers les étudiants », propose Luca. « Des primes plus importantes, mais aussi agir directement sur l’organisation universitaire pour faciliter les étudiants ». 

D’un point de vue de l’organisation des cours, près de 2 étudiants sur 5 (18%) se sont déclarés insatisfaits de ce qui s’est passé pendant le confinement. Pour une très grande majorité, les étudiants évoquent en premier lieu des raisons liées à leur établissement (pas de cours proposés, pas de mise en place de plateformes, pas d’échanges avec les enseignants, etc.) (79%). Pour une part non négligeable d’entre eux (53%), le confinement a été rendu difficile par des raisons matérielles non appropriées (problèmes de connexion 42% problèmes d’équipements 31%, ou encore un environnement de travail peu adapté 31% (Source FAGE). Luca[5] précise que « les outils d’accessibilité ne nous permettent pas toujours de suivre les cours et d’être correctement évalués. L’interaction n’est pas du tout facilitée, les professeurs ne sont pas très à l’écoute, eux-mêmes en difficulté face à la situation sanitaire ». Loan précise que « c’est aussi difficile pour les travaux de groupe, pendant les confinements, on a des rythmes de vie très variables, ce qui freine la coordination ».

 

Peur de la chute

Beaucoup d’étudiants évoquent la peur de la chute, de la rupture du parcours universitaire ou scolaire. Malgré les efforts déployés par les établissements, plus de 8 étudiants sur 10 déclarent que le confinement a provoqué un décrochage de leurs études (84%). Ce qui s’accompagne d’une inquiétude partagée par près d’un étudiant sur 2, celle de voir leur diplôme être dévalorisé (45%) (Source FAGE). Comme Mia qui redoute de ne pas finir son parcours étudiant et confie « On n’est pas assez écouté, quand on leur expose nos problèmes de suivi, j’ai peur de décrocher de mes études à cause de tout ça, j’ai plus le gout d’apprendre ». 

La moitié des étudiants déclare avoir vu son projet d’orientation et professionnel pour l’année 2021 impacté (52%), soit parce qu’il aura pris du retard (23%), qu’il aura été stoppé de manière définitive (9%) ou qu’il aura évolué différemment (Source FAGE). Gaël confie « ce qui m’inquiète c’est d’avoir un moins bon niveau que les étudiants des années précédentes, et d’avoir plus de difficultés pour les années suivantes ». Thomas déplore lui « des professeurs qui préfèrent parfois nous « fliquer » plutôt que d’essayer de comprendre les difficultés des étudiants. […] Ma principale inquiétude est de savoir si je vais réussir mes partiels ou avoir d’aussi bonnes notes que si je passais mes examens en présentiel ».

Loan précise qu’il « y a une rupture de contact avec les professeurs et les universités, on a beau avoir des cours et des mails, ça ne remplace pas les discussions à la fin du cours ». Et d’ajouter que « la plus grande difficulté est le manque de contact social. Même si on est confiné avec quelqu’un et que tout se passe bien, son seul contact ne suffit pas et il manque le contact de personnes différentes, nombreuses, pas toujours les mêmes ! »

 

Soutenir l’esprit : préparation mentale et performance

La préparation mentale fait partie de la boite à outils du psychologue, empruntée à la psychologie du sport et de la performance. Les psychologues du sport étudient les liens et les rapports de cause à effet entre les facteurs psychiques et la performance sportive. Le terme de « préparation mentale » qualifie l'ensemble des techniques existantes utilisées afin d'améliorer le niveau de performance d'un sportif, voire un athlète de haut niveau. La préparation mentale s’adresse généralement aux sportifs en difficulté ou en perte de confiance, ceux qui ont besoin de (mieux) gérer leurs émotions, et d’améliorer leur concentration par la visualisation, la relaxation, l’imagerie mentale… Utiliser les apports de la psychologie du sport et de la préparation mentale pourra intervenir pour développer :

  • La motivation : L’ensemble des forces qui poussent une personne à s'investir et à éprouver le plaisir dans les performances.
  • L’estime de soi : La perception d'une personne de sa propre valeur. Il s'agit du jugement global qu'elle porte sur elle-même.
  • La détermination : La capacité à agir avec résolution pour atteindre un objectif à court ou à long terme.
  • La confiance en soi : La faculté de croire en soi, en ses capacités.
  • L’autonomie : La capacité à se débrouiller seul, quelles que soient les circonstances.

 

Il est aussi intéressant de travailler sur d’autres axes complémentaires :

  • L'audace : La capacité à oser et à prendre des risques.
  • La lucidité : La capacité d'analyser avec objectivité et exactitude une situation et planifier ses objectifs.
  • Le contrôle de soi : La capacité à maîtriser ses émotions et ses comportements (y compris la gestion de la pression et du stress)
  • La rigueur : La capacité à s'imposer un haut niveau d'exigence.
  • La combativité : La capacité à lutter quelles que soient les circonstances.
  • La concentration : La capacité à focaliser sa pensée sur un objectif précis en s'isolant du monde extérieur.
  • La récupération mentale : Prévenir l’usure psychologique.

 

Enfin, comme beaucoup de sportifs qui se fixent des buts à long terme, les étudiants ont parfois du mal à gérer leurs efforts sur de longues amplitudes, et en l’absence de cadre spatio-temporel structurée spécifique aux études. Comme Theo l’explique « j’ai déjà été confronté à l’isolement pendant ma PACES. Ce qui est difficile c’est de conserver un emploi du temps fixe et de resté motivé. Il faut continuer de communiquer, garder un contact social avec ses proches, et ne pas perdre de vue son objectif  ». 

Il est fondamental d’apprendre à décomposer le travail en objectifs à court terme, avec des priorités, une organisation hiérarchisée et un calendrier. « [Les confinements], c’est un moyen de prendre du recul sur nos choix, s’introspecter ; et puis cela apprend à travailler en autonomie et à utiliser les outils numériques » (Théo). En effet les trois quarts des étudiants se déclarent satisfaits de la place occupée aujourd’hui par le numérique dans leur parcours scolaire (73%), pour une grande majorité d’entre eux, à long terme, elle devrait continuer s’accentuer (79%) (Source FAGE). 

 

Utiliser l’art guerrier et la « Voie du rocher »

Je ne résiste pas à recommander la lecture d’un ouvrage aussi profitable qu’intéressant : « La Voie des guerriers du rocher »[6] d’Arno Ilgner. Beaucoup de grimpeurs amateurs et professionnels de l’escalade l’ont déjà dans leur bibliothèque. Il s’agit d’un livre-programme d’entrainement mental et une philosophie de l’escalade, tirée de la tradition guerrière et de sa littérature. 

Cet ouvrage n’incite bien entendu pas au combat ou à l’agressivité ; il tire profit d’applications pacifiques d’anciennes traditions martiales utilisées dans les séminaires de préparation mentale pour pratiquants chevronnés de l’escalade. Il n’est pas question de technique ou de force physique, mais d’utiliser la combinaison de la psychologie du sport et de la littérature guerrière pour mobiliser l’ensemble des ressources du mental. « Nos habitudes mentales érigent des barrières superflues et souvent […] privent nos performances de toute vitalité. Prendre la décision d’étendre sa conscience est l’un des fondements de la Voie des guerriers du rocher. […]. Il nous faut prendre conscience de nos processus mentaux, qu’ils soient subtils, ignorés, cachés ou négligés. Nous avons tendance à nous fier à ce qui est confortable, connu et sûr. […] Prendre conscience de ces processus est la première étape pour comprendre comment ils affectent notre performance ». L’ouvrage liste un programme en sept processus : La prise de conscience, la subtilité, l’acceptation de ses responsabilités, donner, choisir, écouter et enfin le « parcours ».

Se concentrer sur le parcours, non la destination est un des principes tirés de ce livre. Selon Ilgner, « on a tendance à vouloir s’extraire au plus vite d’une situation stressante ». Pour le grimpeur, le risque est constant, et il est même la raison d’être de la pratique de l’escalade. Le stress peut pourvoir une position pour soit apprendre soit à contrario « s’abandonner à des pensées inhibantes […], dilapider son attention par des pensées négatives ou une propension aux souhaits ».

 

La crise que nous traversons est composite : de sanitaire, elle a évolué en une crise sociale et économique, qui perdure. Fracture numérique, espace de travail non adapté, décrochage, démotivation et perte de sens, difficultés financières… les risques et écueils sont nombreux, l’impact de la crise est lourd pour la population étudiante de cette année 2020. Cette crise, comme la pratique d’un sport dangereux, confronte à autant de situations périlleuses : « La clé est d’accepter la nature chaotique de l’expérience que nous vivons pour y accorder toute notre attention. […] Se focaliser sur une destination favorise l’apparition d’une forme d’angoisse liée à la « réussite » et à « l’échec ». Les mots réussite et échec sont entre guillemets car un guerrier ne les emploie jamais. Il ne conçoit pas le résultat de son effort en ces termes. Son but provisoire est peut-être d’arriver au sommet […] mais il réalise en réalité un objectif plus élevé : apprendre. Le guerrier ne sait quel résultat final lui garantira le plus grand apprentissage ».

 

Une escalade de l’intérieur.

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute

 

[1] FAGE : Fédération des Associations Générales Etudiantes, une organisation étudiante représentative, reconnue par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

[2] Enquête IPSOS.

[3] Enquête CN2R publiée le 23 octobre dernier, consacrée à l’impact du confinement de mars 2020 sur la santé mentale des étudiants.

[4] Sur 70 000 répondants

[5] Micro-trottoir auprès d’étudiants du supérieur de Montpellier, novembre 2020. Les prénoms ont été modifiés.

[6] Arno Ilgner, « La Voie des guerriers du rocher. Préparation mentale pour grimpeurs ». Les Editions du Mont-Blanc, 2013. ISBN 978-2-36545-011-9

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AUTOMNE 2020 : UNE DEPRESSION « SANISONNIERE »

Il s’agit plus d’un néologisme qu’une faute de frappe. En effet, entre la crise sanitaire créée par la pandémie, la morosité ambiante qui en découle, et l’entrée dans la saison « triste », l’automne 2020 s’annonce particulièrement déstabilisant pour le plus grand nombre d’entre nous, sur le plan émotionnel et psychologique.

Depuis le changement d’heure, les jours raccourcissent et la nuit arrive plus tôt, le soleil se voile, le mauvais temps s’installe. Nous avons l’impression de voir de moins en moins la lumière, les températures baissent progressivement, les feuilles tombent. 

Chaque année, c’est un français sur dix[1] qui souffre du manque de luminosité naturelle et de la baisse de vitamine D qui en résulte sur l’automne et l’hiver. 

Les symptômes à caractère dépressif durant cette période correspondent à ce que l’on nomme la « dépression saisonnière ».

Mais cet automne-hiver 2020 s’annonce bien plus pesant, puisqu’aux troubles saisonniers vont se superposer les effets du deuxième confinement et du contexte de crise sanitaire mondiale.

 

Pressions et dépressions

Dans les symptômes communs de la dépression « classique » et de la dépression « saisonnière », nous retrouvons : Une baisse sensible de l’énergie et de la motivation, de la tristesse et des troubles de l’humeur, une fatigue durable et un sommeil peu réparateur, une diminution de la libido et un isolement social.

Un épisode dépressif classique entraine également l’apparition d’idées « noires » à morbides, une capacité décisionnelle amputée voire empêchée, et la diminution de la recherche de plaisir. 

La différence avec la dépression saisonnière se situe au niveau somatique ou neuro-végétatif : si la dépression « classique » entraine une perte de l’appétit et de poids, avec une diminution du sommeil, la dépression « saisonnière » provoque à contrario une augmentation de l’appétit, avec une appétence particulière pour les graisses et le sucre, une prise de poids, ainsi qu’une envie de dormir plus longtemps qu’à l’accoutumée[2]. Nous ressentons plus ou moins ces perturbations saisonnières en fonction du degré de sensibilité personnel ; ces phénomènes sont désagréables, mais à cela rien d’anormal.

Cependant, en cette période de deuxième confinement, les choses se compliquent : les mesures de restrictions sociales et sanitaires, la crise économique et le climat dépressiogène majore la baisse de moral transitoire. Pour le chercheur en psychologie sociale Christophe Haag  « en temps normal, on a une pensée négative toutes les deux secondes, en ce moment, elles arrivent en continu et avec une plus grande intensité ; elles s’ancrent plus durablement dans le cerveau. » Effectivement, la diffusion quasi permanente sur les médias d’actualité et les réseaux sociaux des nouveaux chiffres de contaminations, des nouvelles mesures, restrictions, voire sanctions, des informations et données, tout cela épuise le moral et empêche de se reposer. La charge émotionnelle augmente, en fréquence et en intensité, « les émotions toxiques viennent consommer le potentiel d’attention qu’on ne peut alors plus mettre dans d’autres tâches[3]». La charge mentale[4] et émotionnelle, les ruminations, frustrations ou les sentiments d’empêchement et d’injustice, entrainent une chronicisation de l’état de fatigue : Nous devons veiller à éditer une attestation de déplacement, prendre un masque, surveiller les distances entre les individus rencontrés, respecter les mesures barrière, sans parler de la gestion concernant les enfants et leur scolarité[5]… Le cerveau sature.

 

Confinement rose 

Le confinement d’avril avait permis à certains de profiter de leur jardin et de la nature, des fleurs, du jour jusqu’à presque 22 heures ; des barbecues, des bains de soleil, de la piscine, du jardinage, du bricolage et de la pâtisserie, du sport et des jeux de plein air, ou tout simplement de l’air et de la lumière du printemps. Pour d’autres, le confinement de mars-avril était empreint d’opportunités, faire des activités avec ses enfants, passer du temps avec eux, son conjoint, se laisser porter par des journées à rallonge sans la pression des horaires et du temps. 

D’aucuns ont avoué s’être redécouverts eux-mêmes, leur famille, leur couple. Favorablement ou défavorablement… Pour d’autres encore, la centration sur soi a favorisé une redéfinition des priorités, des valeurs, de ce que l’on voulait vivre dans ce que l’on a appelé « le monde d’après ». De nouveaux projets de vie ont muri, il a été question de déménager, de changer de région, de vie personnelle et professionnelle, de milieu, de contexte, de métier, d’entourage, de voisins, parfois de conjoint, et de se focaliser sur ce qu’il y a d’important. Il y avait aussi de l’enthousiasme à « sauver des vies » en adoptant une attitude responsable, à respecter les mesures et à soutenir les professionnels mobilisés par la crise.

 

Confinement gris

De l’autre versant, les sociologues ont mesuré les tensions et les aggravations des inégalités sociales, la précarité accrue, mais aussi la très conséquente différence entre les français qui possèdent un jardin, un extérieur, et des liens sociaux, avec les français des classes dites « populaires et urbaines », confinées dans de petits appartements, des cités, ou des logements sociaux.

Les économistes et les prévisionnistes ont constaté les dommages de la crise économique, souligné les incertitudes sur l’avenir et l’emploi _ de ce qu’ils qualifient de « plus grande récession de l’histoire moderne de notre pays » _ après les 55 jours du premier confinement national, et plus globalement la crise sanitaire du printemps et ses prolongements d’automne. 

Les psychologues et psychiatres, de leur côté, ont pu observer chez une partie des français, les impacts et les dégâts psychiques du premier confinement et de la période qui a suivi. Le climat anxiogène des confinements est à corréler avec les pertes de repères, tout particulièrement pour les personnes fragiles, favorisant l’apparition et le développement de troubles psychiques qui _ dans un contexte moins délétère _ ne se seraient pas ou peu manifesté. Ces professionnels de santé mentale ont souligné les accroissements de comportements à risques, les consommations accrues de psychotropes, stupéfiants et alcools, les augmentations de cas de violences physiques, morales, ou sexuelles. « Le nombre de personnes touchées par un état dépressif a [d’ailleurs] doublé entre la fin du mois de septembre et début novembre[6] », selon le directeur général de la Santé Jérôme Salomon.

Il a été question depuis des mois de guerre, de dettes, de masques, de mesures-barrière, de confinements, de couvre-feux, de limites, de fermetures de lieux de convivialité et de culture, de commerces et d’entreprises… L’irritabilité, la fatigue et le stress s’installent, les émotions _ la colère, la frustration, l’injustice, parfois l’inquiétude d’être contaminé _ malmènent les esprits, à fortiori chez les personnes les plus vulnérables ou les moins avantagées.

 

Brouillard mental 

En cet automne 2020, nous le remarquons, il est plus difficile de travailler ou télé-travailler, de se concentrer, de mémoriser. Les émotions consomment de l’énergie dans notre cerveau, les sujets de conversation tournent fréquemment autour de l’épidémie, les pensées aussi. Cela impacte forcément les capacités et la productivité.

C’est ce que l’on nomme parfois le « brouillard de cerveau », ou « brouillard mental », une fatigue intellectuelle associée à un sentiment de confusion, de manque de clarté mentale et de concentration. Là encore, les psychologues alertent sur certaines conditions de télétravail et leurs conséquences, s’appuyant sur les constatations du premier confinement[7].  En plus de l’impact sur le moral, de nombreux télétravailleurs se plaignent de douleurs dorsales, d’un mauvais rythme ou qualité de sommeil, une moins bonne hygiène alimentaire, de maux de tête, une lassitude et une fatigue tendue globale. Les conditions et les équipements pas, ou peu adaptés, l’hypersollicitation[8] cognitive du télétravail prolongé et à temps plein, l’utilisation des écrans pour travailler mais aussi pour se divertir, les horaires extensibles, la disparition de la frontière vie personnelle et travail, la saturation informationnelle, voire parfois des préoccupations financières _ tout cela cumulé à l’impact du traumatisme du premier confinement _ le risque de surmenage psychique chez les travailleurs est réel.

 

De nombreux chercheurs en psychologie, psychiatrie, neurosciences se penchent actuellement sur les impacts à moyen et long terme des confinements et restrictions de cette année 2020. 

Les psychologues et professionnels de santé mentale ont été autorisés à poursuivre leurs activités et leurs suivis pendant les confinements[9], en distanciel ou à défaut en présentiel. Leur action a été déclarée indispensable par les autorités pour permettre à chacun de déposer et d’évacuer les inquiétudes et les angoisses. Nous soignons les traumatismes, les stress, les relations, les tensions, les troubles du comportement, les problèmes émotionnels ou existentiels… Quand « la tête est pleine » de pensées, d’émotions, de croyances, d’informations de toutes sortes, il convient de demander de l’aide pour déposer ce que l’on ressent, supporter la solitude, l’isolement, gérer le stress et l’anxiété. S’il existe de nombreuses sources de stress du quotidien _travail, couple, enfants, orientation etc… _ cela se cumule à ce deuxième confinement qui semble plus lourd que le premier. Et les autorités de redouter « la 3e vague, celle de la santé mentale[10] ». 

Être accompagné par un psychologue pour prendre du recul, s’interroger, s’ajuster pour aller de l’avant et sortir de l’obscurité et de la vacuité inédites du moment présent parait indispensable. Cela s’avère d’autant plus crucial en cette période de crise pour se diriger, peut-être, vers une conscience et une « croissance post-traumatique[11] ».

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute émotionnelle

 

[1] https://sante.lefigaro.fr/actualite/2015/10/16/24227-depression-saisonniere-touche-personne-sur-10

[2] Source : https://www.lareponsedupsy.info/

[3] Citation de Christophe Haag : https://madame.lefigaro.fr/bien-etre/stress-fatigue-difficultes-pour-travailler-impact-de-lepidemie-de-covid-231020-183150

[4] La charge mentale est un terme qui s’est récemment popularisé pour désigner la charge cognitive, invisible, que représente l'organisation de tout ce qui se situe dans la sphère domestique : tâches ménagères, rendez-vous, achats, soins aux enfants, etc. La charge mentale incombe, le plus souvent, en très large partie, aux femmes. Le concept de charge mentale a été introduit en 1984 par la sociologue française Monique Haicault.

[5] Dans le cadre de ce que l’on nomme la « continuité pédagogique ».

[6] De près de 11% des personnes interrogées au début de l'automne, le chiffre a bondi a près de 21%, soit un Français sur cinq concerné. " La crise sanitaire du Covid-19 a révélé la vulnérabilité psychique de nombreux Français", a expliqué mardi soir Jérôme Salomon.  

Parmi les populations les plus touchées figurent notamment les jeunes âgés de 18 à 24 ans, les inactifs ou encore les personnes en difficultés financières. https://www.francebleu.fr/infos/sante-sciences/confinement-nouvelle-vague-de-depression-depuis-un-mois-1605679815

[7] Ce constat concerne en particulier les travailleurs des entreprises moins bien préparées au télétravail, ou chez celles qui n’avait pas ou peu d’antériorité en matière de télé-activité.

[8] Voir les travaux de l’Université de Toulon : https://www.univ-tln.fr/Fatigue-mentale-un-facteur-pouvant-favoriser-les-comportements.html et ceux de l’Université de Liège (Belgique) : https://www.news.uliege.be/cms/c_11737830/fr/sommeil-fatigue-memoire-l-impact-du-confinement

[9] « Suite à l’interpellation du Ministère de la Santé par la FFPP et en cohérence avec les recommandations de notre premier communiqué, F. Bellivier, Délégué ministériel à la santé mentale, et à la psychiatrie nous confirme la possibilité d’ouverture des cabinets de psychologues […] »  Voir aussi SNP Syndicat National des Psychologues www.psychologues.org

[10] Le ministre de la Santé Olivier Véran a visité ce mercredi 18 novembre, une plateforme d'écoute à Paris, destinée aux jeunes de 12 à 25 ans. "Nous voulons éviter une troisième vague, qui serait une vague de la santé mentale pour les jeunes et pour les moins jeunes", a déclaré le ministre à l'issue de cette visite. https://www.rtl.fr/actu/politique/coronavirus-une-troisieme-vague-serait-celle-de-la-sante-mentale-dit-veran-7800925087

[11] Magazine Cerveau & Psycho : https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychologie/peut-on-sortir-renforcee-dun-trauma-20274.php

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SENIORS ET TRAVAIL : ENTRE CLICHES, RISQUES ET OPPORTUNITES

Alain Delambre, est le héros de la série « Dérapages », produite par la chaîne Arte, dans laquelle Eric Cantonna interprète le rôle d’un sénior de 57 ans, ancien DRH et licencié il y a six ans pour son âge trop avancé. 

Dans le synopsis de la série, Delambre enchaîne les petits boulots qui le malmènent, avec la peur de la précarité, et un profond sentiment d’injustice. 

Dès les premières minutes, le personnage propose sa définition : « Un sénior sur le marché du travail, c’est le dernier type qu’on embauche quand il y a du boulot, et le premier qu’on vire quand il y a une charrette… ». (Delambre)

Un autre film avait déjà dénoncé en 2015 la difficulté des séniors en matière d’emploi, « La loi du marché », dans lequel Vincent Lindon _ primé pour son interprétation _ incarne Thierry Taugourdeau, 51 ans, vigile dans un supermarché après 20 mois de chômage, un emploi qui le met en insidieuse souffrance morale et éthique. 

Alors, comment dépasser et lutter contre les images péjoratives qui collent à la peau des séniors en France ? 

L’âge en 2020, comment en parler ? S’afficher sénior ou le dissimuler ? 

Quels risques pour la santé mentale face aux stress en milieu professionnel pour les séniors ?

 

Entre clichés et fake-news

Une représentation en psychologie, est une image mentale mémorisée que l’on se fait à propos d'une situation, d'un objet, d'une personne, d'un concept, etc… On parle de « représentation mentale ». Les représentations mentales _ déformées ou erronées _ les stéréotypes péjoratifs concernant les « séniors » (comme pour les « juniors » d’ailleurs ) ne manquent pas : En effet, l’image qui leur colle à la peau est encore, en France, assez figée et péjorative. 

Parmi les clichés ou étiquettes difficiles à décoller, voici un rapide petit florilège : « Les séniors s’adapteraient mal au virage numérique ou aux nouvelles technologies », « ils résisteraient aux changements », « ils auraient fréquemment des problèmes de santé » et « colleraient mal à l’image dynamique de l’entreprise » ; « ils seraient difficiles à manager, notamment par plus jeunes qu’eux », « ils auraient des prétentions salariales trop élevées »,  « ils auraient du mal à se remettre en question », et vivraient dans le passé du «  c’était mieux avant »…

 

Un « sénior » qu’est-ce que c’est ?

Pour les politiques de l’emploi, et en l’absence de critère précis ou de définition officielle, le terme de « sénior » désignerait « un actif de + de 45 ans ». Et oui… Les difficultés d’employabilité de cette catégorie de professionnels ont conduit les pouvoirs publics à mettre en place depuis plusieurs années des mesures spécifiques visant à favoriser leur retour et leur maintien dans l'emploi[1]. En effet, le taux de chômage des 60 ans et plus a triplé en une décennie, ils sont aujourd'hui quinze fois plus nombreux[2] à rechercher un emploi. Le taux d’emploi des 60-64 ans, lui, demeurait faible soit 29,2 % en 2017 selon les statistiques INSEE[3]. Selon le rapport Solidarités nouvelles face au chômage de 2019, c’est 42% des Français de 60 ans qui sont en emploi[4]

Alors, « l’âge », de quoi parle-t-on ? Dans les âges de la vie[5], il est possible de distinguer :

  • L’âge chronologique, à savoir le nombre d’années écoulées depuis la naissance de l’individu,
  • L’âge biologique, qui tient compte de l’état général, consécutif à l’état de santé et au vieillissement de l’organisme,
  • L’âge psychologique, lié aux représentations de l’individu sur lui-même, de l’évolution de sa personnalité, des changements dans ses désirs et ses motivations, du fonctionnement cognitif (processus sensoriels, mémoire, perceptions, apprentissages…)
  • L’âge social, lié au regard d’autrui, impliquant les relations et rôles de l’individu dans sa famille, dans la société,
  • L’âge subjectif, l’âge que cet individu se donne en se comparant à d’autres personnes,
  • L’âge fonctionnel, lié aux capacités à fournir un travail physique, intellectuel ou social.

Aux Etats-Unis, il n’existe aucune loi ni aucun âge limite pour travailler. Là-bas, c’est 20% des personnes en âge de prendre leur retraite qui continuent à travailler, et l’on dénombre près de 300 000 de ces travailleurs âgés qui ont plus de 85 ans ; le plus souvent par nécessité économique.

La question à se poser serait donc de savoir quel âge avons-nous et pour qui… ?

 

Stress au travail, Burn-out… les séniors aussi

Le Burn-out est la pathologie liée au travail la plus connue. Elle découle d’un stress chronique et d’un épuisement professionnel, résultant d’une charge de travail trop lourde ou inadaptée, et d’un faible soutien social. Selon l'INRS, le stress au travail touche plus d'un salarié européen sur cinq, tous secteurs d'activité confondus. Les risques sont identifiés, notamment à court terme, comme les maladies cardio-vasculaires, le dérèglement du sommeil et des rythmes biologiques, et la dépression.

Ce qui est nouveau, c’est qu’une étude finlandaise révèle les conséquences à très long terme des stress élevés en milieu professionnel. Les résultats viennent d’être publiées dans la revue Age and Aging, ils concluent que le stress professionnel pourrait laisser des marques à vie[6]. « A notre connaissance, aucune autre étude prospective ne s'était penchée sur les effets à long terme des tensions physiques et psychologiques sur le volume total d’hospitalisations sur un échantillon représentatif de sujets âgés ». Ce qui est mis en évidence dans cette étude, ce sont les taux d'hospitalisation plus importants (tout particulièrement après 65 ans) chez les personnes ayant été victimes d'un stress important dans leur vie professionnelle. Il s’agissait ici d’une évaluation du rapport entre les résultats exigés par la hiérarchie, et l’autonomie dont disposait l'employé quant au contrôle sur son propre travail.

Les résultats de cette étude sont d'un grand intérêt en termes de santé publique : A la fois parce que les exigences du monde du travail augmentent et que la main-d’œuvre vieillit. C’est tout particulièrement vrai dans le monde occidental où l’âge de la retraite recule progressivement.

 

« Le placard sous l’escalier[7] »

Dans certaines grandes entreprises, les services des Ressources Humaines qualifient les salariés séniors de « collaborateurs en 2e partie de carrière ». Une plus ou moins élégante façon de désigner ceux qui se dirigent vers… la sortie. Nombreux sont les séniors en entreprise, notamment chez les cadres à lutter ou à vivre une mise à l’écart, radicale ou discrète. Un article de 2019 sur le site Les Echos Executive[8] « Seniors : sortez-les du placard ! », raconte de malheureuses expériences de cadres ou middle-cadres dès l’atteinte de la cinquantaine. Dans une sorte de glissement, ils constatent que certains dossiers leur sont retirés pour être confiés à d’autres, qu’ils ne sont plus conviés à certaines réunions, qu’ils sont moins formés, voire moins informés. 

Plus radical, certains se retrouvent transférés dans un nouvel espace de travail, au confort et prestige moindre dans le meilleur des cas, coupés de leurs collègues habituels ou de leur équipe, seul et sans activité significative dans le pire. Il s’en suit une sensation d’isolement, de mise sur la touche, d’abandon et de rejet. Et en l’absence d’activité majeure et de sens, c’est le bore-out[9] qui menace : Démotivation, état anxieux, morosité, sentiment d’inutilité et dévalorisation de soi… avec sur le long terme une détresse psychologique conséquente.

 

Panne de sens 

Moins connu que le burn-out, le « brown-out » touche de plus en plus de salariés. La traduction de brown-out serait une « panne de courant » en quelque sorte.  Ce syndrome guette notamment les séniors (mais pas qu’eux) en entreprise, privés de missions stimulantes, et qui se retrouvent à devoir réaliser des tâches absurdes, ou sans intérêt. L’investissement se dégrade, l’envie pour l’activité disparait. Le salarié-sénior se demande si son travail a encore un sens. Son état psychique s'affaiblit et son investissement quotidien se dégrade. Plainte, évitement, lassitude et fatigue chronique… La panne de courant touche aussi les collaborateurs « matures » contraints de réaliser des activités dénuées de sens ou contraires à leurs valeurs ou leurs convictions. Des « bullshit jobs », comme les a qualifiés l’anthropologue américain David Greaber, premier à dénoncer ce mal qui touche surtout les cadres. André Spicer, un professeur britannique en comportement organisationnel et Mats Alvesson, un professeur suédois en gestion des entreprises, ont mis en perspective ce nouveau mal psychologique[10], en 2016, dans leur ouvrage intitulé “The stupidity Paradox”. Une vraie crise existentielle qui peut aussi avoir des impacts sur la vie personnelle.

Et la solution se trouve souvent vers la nécessité de quitter l’entreprise pour se reconstruire et se réinventer, même après 60 ans.

 

On the road again

Pour bien vivre ses vingt années de vie professionnelle qui restent avant l’âge de la retraite, que faut-il faire alors ? « Tenir-prise » ? « Lâcher-prise » ? Accepter l’impermanence et anticiper, avant une éventuelle ou potentielle indésirabilité vécue au travail ?

De nombreuses solutions existent, mais ce sont des questions dont viendront le salut et l’issue : Qu’est-ce que l’on veut vivre aujourd’hui et demain dans sa vie professionnelle et personnelle ? Qu’est-ce qu’on ne veut plus ? Quels aménagements sont nécessaires par rapport à sa situation personnelle ? A-t-on encore des rêves ? Des envies ? Qu’est-ce que l’on est prêt à accepter ? Et ce que l’on refuse ? 

De plus en plus les post-50 ans sont motivés par une réalisation de soi qui passe par la liberté et l’autonomie. Avec la maturité et les questions de sens, de nombreux « séniors » se lancent dans une activité indépendante.

Selon l’INSEE, près de 16 % des créateurs d’entreprises aujourd’hui ont au moins 50 ans. Si l’absence d’emploi peut expliquer ce choix, ce n’est pas le premier. Le besoin d’indépendance serait en effet le premier levier de ce que l’on appelle aujourd’hui l’essor du « senior-entrepreneuriat ». La micro-entreprise et ses modalités séduit d'ailleurs chaque année plus de séniors. 

En effet, c’est en termes d’opportunités qu’il faut regarder le chemin qu’il reste à faire, jusqu’à l’âge de la retraite, mais aussi bien après ! L’activité indépendante est plus aisée pour les séniors, notamment par l’expérience acquise, le réseau professionnel, et plus globalement tous les atouts propres aux actifs d’un certain âge !

 

Raisonner en termes d’opportunités change l’approche de l’âge « senior ». En cabinet nous nous centrons sur ce nouveau chemin, intérieur et extérieur, avec sur le trajet, un zoom sur ce qui nous intéresse vraiment aujourd’hui, la place de l’activité dans notre vie, ce que l’on a envie d’apporter et de s’apporter, ce qui nous rend fier et en joie…

Et surtout, surtout, ce pour quoi on a envie de se lever le matin.

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute


 

[1] Au début de l'année 2019, seul un senior sur deux avait un travail. […] Sur un total de 3,36 millions de demandeurs d'emploi inscrits au troisième trimestre en catégorie A en France, 900 000 ont de plus de 50 ans.  https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/reforme-des-retraites-ces-chiffres-qui-illustrent-la-precarite-des-seniors_2111461.html

[2] Selon 20 Minutes, soit 330 000 contre 20 000 en 2008.

[3] Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3582878

[4] Source : Magazine Notre temps

[5] https://www.presanse.fr/wp-content/uploads/2019/02/GUIDE_MIEUX_VIEILLIR_AU_TRAVAIL_N%C2%AF1.pdf

[6] En pratique les chercheurs de l'Université de Jyväskylä ont basé leur travail sur des données recueillies auprès de 5625 employés du secteur public finlandais. Agées de 44 à 58 ans au début de l’étude, ces personnes ont pu être suivies durant vingt-huit ans. Les chercheurs ont relevé le nombre de jours d'hospitalisation dans les différents registres des hôpitaux du pays. Les participants avaient auparavant rempli un questionnaire permettant d'évaluer quel pouvait être leur niveau d’exposition au stress physique (transpiration, essoufflement, fatigue musculaire, troubles musculo-squelettiques, etc.) et psychologique.

[7] Adresse du héros « Harry Potter » pendant les 11 premières années de sa vie  "Cupboard under the stairs 4, Privet Drive Little Whinging Surrey "

[8]De valérie Landrieu du 07/10/2019 https://business.lesechos.fr/directions-ressources-humaines/ressources-humaines/gestion-de-carriere/0601963726941-seniors-sortez-les-du-placard-332220.php

[9] Le bore-out concerne une sous-charge de travail. Il s’agit d’un épuisement professionnel par l’ennui. En effet, c’est le manque de travail et l’ennui qui conduit les salariés à un bore-out. N’ayant plus de défi à relever, ni d’objectif à atteindre, le salarié se désintéresse pour son emploi, c’est pourquoi il se frustre et se renferme. https://www.droit-travail-france.fr/burn-out--bore-out--brown-out--savez-vous-les-differencier--_ad1584.html

[10] https://www.sante-sur-le-net.com/brown-out/

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POIDS ET SURPOIDS, UN MESSAGE CRYPTÉ

Vous avez été nombreux à manifester votre intérêt pour l’article sur les kilos émotionnels (Le pli du psy, juin 2020). Nous y avions souligné les liens intriqués entre la dimension émotionnelle et affective, le corps et les kilos indésirables. 

Comment écouter ce corps ? 

Quels messages derrière une situation de surpoids, quels freins, quels blocages ?

Ces questionnements contribuent à la prise de conscience des échanges qui existent entre le cerveau, les organes, et le psychisme, et qui participent ou déclenchent la prise de poids.

Beaucoup de facteurs entrent en jeu dans l’approche du surpoids : le rapport à soi et à son image, à la nourriture et à son histoire ; l’image que l’on donne ou que l’on souhaite donner à autrui, mais aussi la fonction biologique du volume de la silhouette et la graisse.

Dans les accompagnements thérapeutiques sur le rapport à soi et au corps, je propose aux personnes qui consultent de s’interroger sur les messages de ce corps, d’en autoriser une lecture complémentaire pour se com-prendre (se prendre avec soi) différemment. 

Décryptons quelques-uns de ces messages. 

 

Une ressource contre l’adversité

Le tissu adipeux ou tissu graisseux, est l’un des plus grands réservoirs à énergie du corps humain. Chez tous les mammifères, le tissu graisseux est nécessaire à la survie. Lorsqu’un individu se retrouve en manque d’aliments, il va perdre une importante partie de cette graisse, car l’organisme doit utiliser ces tissus pour produire de l'énergie et entretenir les fonctions vitales (système nerveux, muscle cardiaque…). 

Le cerveau qui reconnait la privation ou la sous-alimentation va réagir de la famine vers la survie. Mais il est aussi important de comprendre qu’il ne fera pas la différence avec la sous-alimentation volontaire du régime, que le corps et le cerveau interpréteront également comme une famine. En réponse, les prochains apports de nourriture seront sur-stockés pour éviter d’être pris au dépourvu lors de la prochaine pénurie, qu’elle soit subie ou intentionnelle. 

 

Soutenant et soutenu

Le tissu adipeux a un rôle de soutien. Physiologiquement la couche graisseuse est répartie dans le corps pour protéger certaines zones fragiles ou à défendre. Ce tissu adipeux _ dit « de soutien » _ est présent dans l'orbite des yeux, les plantes de pieds et les paumes des mains, dans le but d'amortir les chocs. Il est aussi intéressant de remarquer que ces tissus sont quasiment insensibles au jeûne. En effet, en cas d’importante perte de poids, ces zones adipeuses seront les dernières à s’atrophier.

D’un point de vue psycho-émotionnel, cela renvoie à interroger le sentiment d’être (ou ne pas être) soutenu(e) dans sa vie, voire d’être soi-même un soutien pour autrui. Emmagasiner du tissu de soutien est aussi un réflexe psychique en lien avec le vécu émotionnel, pour pouvoir apporter plus de soutien à autrui. Dans ma pratique j’ai d’ailleurs rencontré des sujets _ majoritairement des femmes, en surpoids _ « piliers de famille » _ sur qui les proches « se reposaient » singulièrement. Des personnes « fortes » qui devaient le rester pour tout assumer, ou ne compter que sur elles-mêmes. Je pense à Celia[1] que j’ai reçue au cabinet, maman de 4 enfants, qui s’occupe également de sa maman et de sa belle-maman, âgées et dépendantes toutes les deux, tout en tenant la comptabilité de son conjoint, artisan du bâtiment. 

 

Coussin de sécurité

Dans la nature, il existe une stratégie défensive pour impressionner l’adversaire ou le prédateur, et qui consiste à apparaître sous un volume décuplé (félin, poisson-globe…).  Ainsi, le surpoids pourrait augmenter la dissuasion et la protection, une mise à distance pour tenir éloignés _ réellement ou symboliquement _ ce/ceux qui pourrait/aient potentiellement ou à nouveau nous blesser. 

Parfois la localisation graisseuse est un indice (ceinture abdominale, cuisses…), car c’est pour créer un coussin protecteur que le tissu adipeux stocke _ comme pour former une cuirasse de kilos _ à un endroit précis. Le surpoids peut aussi constituer une réponse du corps à un choc ou un stress important, un manque émotionnel ou affectif, une absence. Le nombre de kilos peut représenter un autre indicateur intéressant : C’est le cas d’Annaëlle, dont la sœur est décédée accidentellement à l’âge de 19 ans, et qui présente un surpoids de 19 kilos _ concordance exacte avec le nombre d’années _ correspondant à la perte de cette personne si chère. 

 

Identité sexuelle

Il existe une différence biologique entre le corps de l’homme et la femme, la femme présentant en moyenne 20% de graisse en plus que l’homme. Biologiquement et morphologiquement, il est question de la reproduction et de la maternité, afin d’avoir des réserves pour porter un enfant et le nourrir. Ce tissu adipeux sert en effet à nourrir le fœtus en cas de restriction de l’apport calorique durant la grossesse. La graisse féminine et les rondeurs sont situées plutôt sous la taille ; le « volume » de l’homme se concentre généralement de la taille vers le haut du corps, pour lui assurer la force et la capacité de défense de sa famille. 

Être féminine signifie donc pour le cerveau archaïque, graisse, formes et rondeurs. Lorsque l’on souhaite être plus féminine, nous envoyons inconsciemment au cerveau un message de plus de rondeurs, donc plus de graisse… pour être plus séduisante. Ici se télescope le désir de correspondre à des standards esthétiques du moment, avec la fonction biologique.

 

Manques affectifs, nourritures affectives

De nombreuses études ont soutenu le lien entre émotion et prise alimentaire[2]

Nous connaissons la sensation de vide, de manque, lorsque nous nous retrouvons seuls. Lorsque ce manque devient trop insupportable, nous ressentons le besoin de nous remplir, pour combler ce vide affectif ou sucrer un vécu difficile. Pour certains, les offres de livraison de repas à domicile _ si pratiques _ leur permettent de se faire livrer pizzas, tacos ou frites, plus facilement que de la tendresse, du contact, de l’écoute ou de l’amour. 

En droit, la définition juridique de « l’aliment » n’est-elle pas « la prestation dont l'objet est d'assurer les besoins de la vie quotidienne d'une personne, cette dernière ne pouvant pas ou plus assurer elle-même sa propre subsistance ». Il est intéressant de croiser la notion d’indépendance affective _ le moment où l’on n’a plus besoin d’être pris en charge, sans peur d’être séparé _ avec la notion d’indépendance alimentaire _ à savoir le moment où l’on n’a plus besoin d’être prise en charge pour assumer sa subsistance.

 

L’être humain possède une mécanique fonctionnelle élaborée et complexe, et des dimensions entrecroisées entre le physique, le psychisme, l’émotionnel, l’environnemental. La prise en charge de la dimension émotionnelle du surpoids, et par extension de l’image de soi, est donc essentielle.

Il n’est donc pas possible, ni juste de réduire le surpoids à une seule problématique d’ingestion de calories ou de mauvaises habitudes. Les approches intégrant le paramètre émotionnel sont nombreuses et intéressantes pour compléter l’approche médicale et nutritionnelle. 

Le mal-être peut être tantôt l’origine, tantôt la conséquence du surpoids. 

Au fil des consultations émergent des comportements-type, des « schémas », des modes habituels de comportement qui impactent notre identité, nos relations, notre carrière… On retrouve le rejet, la vulnérabilité, la recherche de perfection, la peur de l’abandon, des conflits ou de l’échec… C’est ce que nous travaillons au cabinet, vers la mise en conscience, y compris de la face cachée du surpoids, comme notamment les bénéfices inconscients à rester en surpoids. 

Il s’agit d’une énigme, recherchons ce moment où les choses ont basculé, pour retrouver l’origine émotionnelle de la prise de poids.

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue & thérapeute

 


 

[1] Les situations citées dans cet article sont réelles, mais certains paramètres comme le prénom ont été modifiés.

[2] 86% de notre alimentation est régie par autre chose que les fonctions biologiques. (Voir étude du Pr DEL CASTRO, spécialiste de l’alimentation à Bologne, cité par A. JAQUIN-PIQUES, (2016) thèse de doctorat Sciences de la vie, université de Bourgogne « Etude du contrôle hédonique de la prise alimentaire par l’analyse des potentiels évoqués gustatifs »).

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CROYANCES, MYTHES & PRÉJUGÉS, COMMENT ÇA SE PASSE (VRAIMENT) CHEZ LE PSY ?

Je reçois un monsieur qui a insisté au téléphone pour avoir un rendez-vous rapidement. Il indique vivre une séparation très douloureuse, subite et totalement incompréhensible pour lui, et avoir besoin d’aide pour traverser ce moment. 

Je lui propose une plage horaire d’une personne qui s’est désistée le lendemain après-midi, qu’il accepte avec empressement, soulagement et remerciements.

A son arrivée _ il s’était égaré quelques minutes auparavant dans les cabinets du pôle regroupant de nombreux professionnels médicaux, paramédicaux et thérapeutes_ ce monsieur est embarrassé et agité. Il hésite à entrer en expliquant s’être trompé, et qu’il « ne pensait pas avoir rdv avec un psy ». 

Les erreurs, les confusions comme les lapsus font partie de ce que l’on nomme les « actes manqués », et n’ont, bien entendu, rien à voir avec le hasard ou l’étourderie. Au contraire, l’origine d’un acte manqué serait selon Freud[1] un refoulement, marquant l’impact de l’inconscient dans nos vies et nos actions. Les actes manqués sont l’expression d’un désir qui se manifeste de façon détournée. 

 

Je lui propose toutefois de s’assoir un instant et de comprendre ce qui se passe. Ce monsieur a pris rdv sur internet _ où il est indiqué mon nom et ma profession, ainsi que mon site internet (thera-psy.fr), et nous avons échangé au téléphone sur le motif de consultation. Il insiste sur le fait que « les psys, il ne peut pas ».

Il poursuit en déroulant son argumentation : « Les psys c’est long, c’est trop long… Là je ne peux pas me le permettre, j’ai un boulot, faut que je tienne.  Et puis, j’ai déjà fait une dépression il y a quelques années, et j’ai vu des psychologues, des psychiatres… Ils ne m’ont rien fait. En plus ils ne parlent pas, je ne sais pas ce que je fais là. Je paye et en plus ils ne parlent pas ! J’veux voir quelqu’un…je voulais voir quelqu’un… j’ai une amie, elle a vu M. Untel, en une fois, et hop ! Fini. Moi, je ne viens pas pour parler pendant des heures, ou des années ...! »

Effectivement, j’ai raccompagné à sa demande ce monsieur qui n’était pas prêt. Il ne se disait déjà pas prêt à parler, même s’il n’a pas arrêté de parler avec un débit très accéléré, pendant ces minutes où je n’ai pratiquement pas pu ouvrir la bouche, et donc surtout pas prêt à écouter et à entendre. 

Pas prêt non plus à comprendre, à réfléchir et à agir : l’accompagnement thérapeutique ou le soutien psychologique est un travail à deux, avec le psychologue ou le psychothérapeute, et ce monsieur était en demande d’un « one-shot », un acte instantané voire magique, dans lequel il n’aurait pas eu à s’impliquer, ni à rentrer dans un questionnement. Pourtant, son discours indique qu’il revit des situations et des épreuves qu’il a déjà vécues dans le passé. 

 

Le mur

L’inconscient, lui, sait bien que la mise en réflexion est indispensable pour dépasser un moment douloureux comme une séparation. Les croyances ou les certitudes protègent, momentanément, de ce qui est désagréable et sous la surface. Parce que se sont mis en place des programmes inconscients qui brouillent la lecture de ce que l’on vit _ des programmes qui se sont installés depuis très longtemps parfois _ pour contourner ce qui n’est pas supportable par la conscience, nous éviter de se confronter ou d’affronter.

Les personnes que je reçois ont des histoires de vie différentes, mais toutes ces personnes ont la même intention : elles cherchent à comprendre et à dépasser leurs difficultés. Comprendre quoi, dépasser quoi, représente parfois une première étape ; mais elles agissent pour cesser de souffrir, aller mieux, et digérer leurs épreuves.

Il faut parfois du temps pour accepter le message profond d’un acte manqué, un aveu difficile, un service que l’on se rend à soi-même. Pour aller mieux il faut se confronter à ce qui fait souffrir, en étant soutenu. Ouvrir les yeux sur ce que l’on refusait jusque-là de voir. Je sais ce monsieur capable de s’en sortir, de se poser pour comprendre, dès qu’il y sera prêt.

 

Destins et répétitions

Incontestablement, le destin semble nous proposer ou nous imposer de mêmes événements ou des événements étrangement similaires, à des moments-clés de notre vie ou à intervalles quasi réguliers. Et nous replongeons dans les mêmes difficultés.

Même si chaque récit est différent, je retrouve dans les histoires des personnes que j’accompagne, les impacts ou les dégâts liés à de perpétuelles répétitions. Et que la chance ou la fatalité n’y sont que pour peu. Il y a ceux/celles qui se retrouvent avec les mêmes supérieurs hiérarchiques maltraitants ou collègues toxiques ; ceux/celles qui tombent amoureux(se) du même type de partenaire de vie, et qui leur fait (re)vivre les mêmes expériences difficiles ; les mêmes amitiés qui se comportent comme un membre de la famille ou un aïeul, ou qui se finissent de façon similaire, des échecs ou des problèmes de santé ou financiers récurrents etc. 

Ces personnes n’y peuvent rien, elles ne comprennent pas ce qu’elles font pour vivre cela, ni pourquoi leur déroulé de vie ressemble à un scénario se répétant en boucle et qui s’amplifie avec le temps. Ce sont des schémas répétitifs.

 

Les psys c’est pour les fous, ça dure des années, c’est cher, et ils ne parlent pas !

De mon côté, cette « erreur d’aiguillage » m’a permis de me pencher sur ce que cette anecdote m’invitait à resituer. En effet, je retrouve souvent sur les sites internet de mes confrères et consœurs psychologues, un petit laïus sur les clichés qui collent encore (mais heureusement de moins en moins) aux psys. J’aurais pu démonter moi aussi une à une chacune des représentations et croyances, et chaque cliché concernant les psys ; je préfère plutôt terminer cet article en proposant quelques lignes synthétiques sur mon approche singulière en cabinet. 

Je suis psychologue et j’accompagne et soutiens la personne en l’absence de troubles ou pathologies mentales, épisodes dépressifs sévères ou psychotiques, car j’adresse ces personnes auprès d’autres professionnels, notamment les psychiatres, dont c’est le métier et la spécialité. 

Les épreuves, les doutes, les confusions, les souffrances, les deuils, les blocages, les traumatismes, les échecs, les stress, font partie de la vie de chaque individu. Ce sont sur ces problématiques que je travaille avec la personne accompagnée, afin de l’aider à trouver ses ressources pour se sortir de ses difficultés. Il est important de préciser que les consultations avec un psychologue représentent un investissement sur soi et sur son bien-être intérieur, comme sur sa qualité de vie ou son bonheur. Certaines personnes ne regardent pas à la dépense dans la mode, les loisirs, parfois même dans des choses plus futiles, mais hésitent, voire rechignent à investir sur leur besoin de compréhension, de changement ou de sérénité, en n’allant pas consulter.

Je suis une psy qui parle et interagit avec la personne, tout en utilisant parfois le silence comme un espace proposé et libre, pour y déposer l’émotion, le besoin, la difficulté, la souffrance… 

Je m’autorise à ressentir, à compatir, à vivre des émotions et à les exprimer. Je peux sourire voire rire, ou être touchée. Et l’assumer, tout en renouvelant mon implication dans l’échange. 

Je dispose d’un canapé et de fauteuils, c’est la personne qui le plus souvent choisit là où elle a envie de s’assoir. Nous restons en face à face _ certes avec le masque et le respect des gestes barrière _ « en relation », dans un acte de partage et de travail. Je suis tenue au secret professionnel mais pratique l’intervision[2]. Il n’y a pas de « séance-type », de cloisonnement entre vie personnelle et vie professionnelle, qui sont naturellement imbriquées et interdépendantes. Je peux utiliser des méthodes ou outils thérapeutiques de type TCC ou thérapies courtes, voire ultra-courtes _notamment via l’hypnose de 2e génération _ des exercices, des supports, questionnaires ou autres, mais toujours dans une logique « sur-mesure », adaptée à chaque personne unique.

 

Je garde surtout à l’esprit « que le meilleur outil, c’est moi-même[3] » dans le travail réflexif que je propose à la personne. 

Ce travail s'amorce et se déroule en séance, il se poursuit aussi « en dehors », entre les séances et après, et même parfois longtemps, longtemps après la fin des consultations. 

Il m’arrive de croiser des personnes que j’ai accompagnées il y a 5 ou 10 ans, et qui me raconte la poursuite de leur chemin, et les résultats qu’elles ont atteints. 

Et cela fait du bien.

Rien ne disparaît instantanément, mais tout se travaille !

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue, consultante & thérapeute

 

[1] Freud « Psychopathologie de la vie quotidienne » (1901).

[2] Intervision : des psychologues, praticiens et thérapeutes se réunissant en petit groupe pour soumettre leurs cas cliniques, leurs expériences, leurs pratiques à la discussion voire l’analyse.

[3] Citation de Susanne Peters, psychologue et consœur  https://www.susanne-peters-psychologue.com/

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KILOS ÉMOTIONNELS : L’AUTRE HÉRITAGE

L’alimentation est une fonction biologique et vitale. Depuis plusieurs années, j’accompagne des personnes qui ont essayé des méthodes pour brûler des calories, fait des régimes, du sport ou de l’exercice, mais se démotivent et reprennent leurs kilos indésirables. 

Petits ou grands, les troubles du comportement alimentaire font partie des nombreuses manifestations possibles d’un désordre affectif et du stress associé. Mon travail consiste à permettre d’apprendre à ces personnes la déculpabilisation et la patience, mais surtout la prise de conscience de la relation émotionnelle qu’elles entretiennent avec certains aliments. Et de se repositionner autrement.

Alors, comment sortir de l’engrenage qui ruine souvent tous nos efforts pour retrouver notre silhouette ? 

Comment envisager une nouvelle façon d’être en harmonie avec soi et se sentir bien ?

 

Chocolat, pâtisseries-maison ou industrielles, viennoiseries, crèmes glacées, chips, charcuteries, fromages… ce sont ces aliments vers lesquels nous nous tournons quand le blues ou l’ennui nous guettent. Et la période de confinement semble avoir « profité » à une majorité qui s’est laissée aller aux grignotages, apéritifs et aliments-réconfort. En effet, c’est pratiquement 60%[1] de la population française qui affiche une prise de poids sur les quasis 2 mois de confinement.

Effectivement, les images de caddies pleins à la sortie des supermarchés sont en lien avec les statistiques. Nous avons mangé plus, en plus grandes quantités mais aussi différemment. L’atmosphère de contrainte et de privation de liberté, de contact, d’activité et d’espace, conjuguée aux garde-mangers remplis, nous a fait compenser et surconsommer.

Nous avons pallié inconfort, déplaisir et limites… par des aliments-confort, des aliments-plaisir, en consommation presque illimitée. Selon l’étude de l’Ifop, la moyenne de prise de poids sur la période de confinement est de 2.5kg, mais nombreux sont ceux qui déclarent avoir pris 4 kg voire plus.

 

Ces moments d’alimentation-plaisir nous câlinent, nous apportent une sensation de plein/plénitude, de comblement, d’apaisement, comme le bébé qui s’endort repu après son biberon. Certains aliments sont connus pour agir sur les émotions tristes ou l’angoisse en les mettant sur « pause », comme le chocolat, l’alcool ou ce qui en contient, tous les sucres raffinés bien sûr, mais aussi les sucres lents _ issus du blé par exemple _ les produits laitiers… Malheureusement l’effet calmant est provisoire et agit en boomerang.

L’alimentation-bonheur est effectivement en lien direct avec les premiers mois ou années de la vie. Le lien mère-enfant se développe autour de l’acte de nourrir. Notre enfance tout entière est émaillée de moments de joie, de félicité, de récompense ou d’apaisement autour d’aliments qui nous ont marqués, aliments gras ou lactés, sucreries et douceurs en tout genre, des madeleines qui s’ancrent très tôt dans notre mémoire[2].

 

Antidépresseurs ou anesthésiants des chagrins et désagréments du quotidien, ce sont les « aliments-doudou ». Ils n’ont bien sûr rien à voir avec la faim. D’ailleurs l’industrie agro-alimentaire et les publicistes ne s’y trompent pas et entretiennent le phénomène de dépendance affective et émotionnelle.

Ces aliments-doudou, à eux seuls, constituent un ancrage émotionnel très profond, des programmations inconscientes et tenaces, et dont il est difficile de se débarrasser. Ces ancrages nous lient, voire nous ligotent au pilori des pulsions ou de certains comportements alimentaires. Ainsi nous retrouvons :

  • Le fait de se mettre à table lorsque l’on n’a pas faim (un comportement en lien avec l’éducation et les normes sociales)
  • Le fait de manger quand on s’ennuie (en lien avec des sensations ou sentiments de vide, de frustration et de peur du manque, avec au fond de soi la recherche de nourritures affectives)
  • Celui de finir son assiette alors que l’on est rassasié (là encore selon un principe de « bonne » éducation).
  • Et toutes les contraintes de l'enfance, associées à la table : Il y a ceux qui ont été « privés de dessert », ceux « sommés de finir leur assiette ou leur pain », ceux contraints de rester à table, « tant qu’ils n'ont pas fini les brocolis »…

 

En fait, ces automatismes sont des programmations alimentaires inconscientes, et souvent les véritables responsables du surpoids d’une personne. Suivre un régime pendant un mois, un an, avec la simple compréhension intellectuelle de ces phénomènes, ne suffit pas pour changer toutes ces programmations négatives. Les programmations inconscientes sont très résistantes et rémanentes, et puis, on se raconte parfois des histoires…

Les compulsions alimentaires, elles, sont certes généralement conscientes, mais elles entraînent un sentiment de culpabilité. C’est un cercle vicieux et verrouillant.

 

L’hypnose permet de travailler les ancrages négatifs de ces phénomènes. Ensemble nous travaillons sur les émotions, le mal-être, les peines ou le stress qui favorisent la prise de poids, pour libérer les ancrages vers certains aliments, consommés en excès pour leur effet anxiolytique. 

Au contraire, je propose à ces personnes une autre voie, respectueuse, celle de la bienveillance et d’une reprogrammation par l’hypnose des logiciels alimentaires souvent familiaux ou générationnels, ancrés dans l’inconscient. 

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue, psychologue du travail & thérapeute

 

[1] Prise de poids chez 57% des Français, mis en évidence par un sondage Ifop pour Darwin Nutrition, une enquête au cours de laquelle 3 045 Français.es ont étés interrogés sur leurs habitudes alimentaires à partir du 17 mars 2020. https://www.darwin-nutrition.fr/actualites/alimentation-francais/

[2] « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin, […] ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. […] Ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, […] les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot […], l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, […] l'édifice immense du souvenir". Marcel Proust « Du côté de chez Swann » (1913).

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RETOUR AU TRAVAIL APRES LE CONFINEMENT : QUE VA DEVENIR LA PAUSE-CAFÉ ?

Nous l’avions évoqué dans de précédents articles, parmi ce qui nous a manqué dans cette période de confinement, il y a aussi ces grands « petits riens » liés au travail comme la pause-café. Et cela nous apparaît aujourd’hui comme encore plus essentiel et structurant, notamment sur le volet social de nos quotidiens professionnels. 

En effet, la plupart des articles rédigés à ce jour sur la place du café et de la pause associée, le classent en véritable rituel social d’entreprise, voire en institution dans de nombreuses organisations françaises.

Les travailleurs en télétravail durant le confinement ont bien sûr fait des pauses-café, mais avaient-elles forcément la même saveur ? 

A l’heure du retour au bureau, sur les chantiers ou autres lieux d’activités professionnelles, que va devenir ce temps si symbolique pendant la durée _ et après _ de l’application de la distanciation sociale, et des gestes-barrière ?

 

Have a break

Si la pause-café en entreprise est à l’origine, « une réaction au taylorisme pour affirmer que l’être humain n’est pas une machine », selon le sociologue Marc Loriol[1], elle signifie globalement faire un « break », une coupure. 

La pause-café est un des moments de la journée professionnelle qui signe le besoin de reprendre des forces en boostant ou en reposant le cerveau et le corps. 

Le Code du travail a d’ailleurs prévu ces pauses, l’article L3121-3 indique qu’un salarié a droit à une pause de 20 minutes toutes les 6 heures de travail[2].

Seul pris au poste de travail ou entre collègues, avec un hiérarchique ou un client, dans un thermos ou au distributeur, le café participe et rythme souvent le quotidien des travailleurs. Il créé du lien et contribue à l’entretenir, favorise l’épanouissement des équipes, la pause-café est un espace-temps où se noue et se créé des liens comme des conflits, des rencontres et des contrats, des potins comme des informations officielles.  Le café représente un support pour de nombreux échanges sociaux dans et hors entreprise, en effet, « le travail a besoin d’intégrer une dimension sociale, pour renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe », explique Marc Loriol.

 

Une pratique rituelle

Dans les pratiques sociales de l’entreprise, le café est souvent positionné comme un « rituel » informel, essentiel à la vie en communauté. Le café est associé à la notion de cohésion sociale, de groupes, d’équipes, mais aussi à l’équilibre et à la stabilité de ceux-ci. 

La pratique rituelle du café, quel que soit le type d’entreprise, possède un sens symbolique (Lardellier[3], 2013). En service ou à 3-4 collègues, ces pratiques découpent et rythment la vie des individus au travail, facilitent la mise « au diapason[4] » des comportement à avoir _ ou ne pas avoir _ et la captation d’informations déterminantes à connaitre. Par cela, elles font partie intégrante du travail, de l’activité.

Certaines entreprises proposent un espace dédié à ces moments de pause, avec une machine à café automatique, ou procurent simplement une bouilloire et un breuvage caféiné lyophilisé. 

Ainsi, l’offre de boissons chaudes _ qu’elle soit payante, à tarif négocié, ou gratuite _ traduit indubitablement l’expression de la culture d’entreprise. En offrant le café à ses collaborateurs, l’entreprise travaille son image interne. Cet avantage en nature, au même titre que les tickets restaurant ou les véhicules de fonction, est toujours fortement apprécié par les collaborateurs.  

Il existe des pauses-café improvisées ou conduites par le travail lui-même (une réunion entre collègues dans un bureau par exemple), ou plus formalisées, quand les personnels se retrouvent de façon récurrente et aux mêmes heures tous les jours (en général le matin ou l’après-midi, et sur une durée définie et fixe). 

 

La machine à café : le laboratoire d’échanges

Dans certaines organisations où il est difficile de mettre le travail en discussion, où il n’y pas de temps de régulation et de débriefing, c’est à la machine à café que s’entretiennent les liens avec les collègues, les controverses, comme le dénouement de situations critiques. Si les sujets de conversation n’y manquent pas, leur teneur dépendra de la situation et de la culture de l’entreprise. 

Mais attention, il est indispensable de connaître les règles du « jeu ». Dans certains groupes ou organisations, il y a sur cet espace-temps des sujets qui fâchent, comme parfois… d’y parler boulot ! Les contrevenants se font rabrouer s’ils transgressent cette règle professionnelle invisible, ce que l’on appelle le « genre professionnel » en clinique de l’activité[5].

 

Les souris dansent…

A la pause-café collective, les sujets abordés dépendent globalement du contexte actuel de l’entreprise, autant que de la présence du manager direct ou du big one. 

Si des changements organisationnels sont en vue, ou que l’entreprise connait des difficultés structurelles ou financières rendant la situation des salariés incertaine, et si le manager n’est pas présent, les sujets de conversation tourneront autour de la stratégie et de la gouvernance de l’entreprise, ou encore des griefs sur des situations ou des pressions ressenties par les protagonistes. 

Les personnels donneront leur avis, feront des critiques et des hypothèses sur les décisions prises ou à prendre, ou encore laisseront ouvertes les vannes de la plainte ou de la critique, à l’endroit de l’employeur ou de son management, et exprimeront _ plus ou moins vertement _ des positions parfois fortes. 

Si le contexte de l’entreprise est favorable, les sujets professionnels pourront tourner autour de la sphère personnelle (le plus souvent les vacances, enfants, loisirs…), « la pluie et le beau-temps [6] » ; il pourra y être question de l’activité mais de façon plus légère, sur l’encours du moment par exemple, l’actualité des services, les projets de l’entreprise ; il sera également temps d’évoquer le programme de sa journée, les difficultés ou les blocages, les anecdotes, les idées, les pistes d’amélioration.

 

Et quand le chat est là…

« Pour 84% des salariés interrogés, la pause-café favorise aussi bien l’efficacité et le bien-être au travail que la création et le renforcement de liens sociaux[7] ». Pour le management ou les ressources humaines, le café intervient dans le sentiment d’appartenance, aussi près de 79% des salariés auraient estimé qu’il s’agit du moyen le plus efficace pour entretenir l’esprit d’équipe.

Lorsque le manager participe à la pause-café, les sujets relèvent de l’activité opérationnelle, ou de l’extra-professionnel uniquement. Les avis sur la stratégie de l’entreprise sont bien évidemment évités. 

Enfin, comme mise en images dans la série-culte « caméra-café », la pause-café devant le distributeur ou en salle de pause favorise le « décloisonnement », c’est-à-dire la facilitation des croisements et interactions entre des strates différentes de l’entreprise ; en effet selon 36% des salariés[8] cette pause se fait avec des responsables hiérarchiques. 

 

 « Tout commence avec un café [9] »

Les publicistes misent depuis longtemps sur la dimension émotionnelle du café, sa capacité réconfortante contre les petits et grands malheurs. Depuis « Pause-café[10] » les professionnels du secteur social au sens large connaissent bien le pouvoir du petit breuvage noir pour ouvrir le dialogue, et faire tomber les barrières émotionnelles. Partager un café avec un accompagné, un bénéficiaire, voire un patient, marque une pause dans l’évocation d’un vécu difficile, désamorce une situation de tension ou de mutisme, autorise de faire un pas de côté pour ne se centrer que sur l’écoute bienveillante de l’autre.

Le café est là aussi un rituel d’entrée et de clôture, qui signe l’ouverture de la relation et de la parole, comme le fait d’y mettre fin : « les accompagnements s’arrêtent toujours cinq minutes après le café ou la cigarette », (Charlotte[11], travailleur social en insertion). Il est aussi un rituel entre pairs, pour évacuer un excès de charge émotionnelle lors de l’entretien à caractère social ou du soin, pour « tenir le coup[12] », assumer le cas suivant, ou se recentrer.

 

Réorganiser la vie au travail

C’est ce qu’évoquait le 1er ministre ce 28 avril dernier, le travail, l’activité doit pouvoir être aménagé(e) pour respecter les règles de sécurité à l’intérieur des entreprises. 

Mais alors quid du « petit-café » face aux précautions sanitaires, aux distances et aux gestes barrières ? 

De nombreuses entreprises sont encore réticentes en cette période de post-confinement, alors que le ministère du travail a souligné le caractère indispensable de la réouverture des salles de pause et de convivialité, comprenant l’utilisation des distributeurs de café et boissons chaudes. La pause-café est d’ailleurs, dans le discours institutionnel, replacée « comme contribuant au confort des salariés », moyennant des conditions d’hygiène optimales, évidemment. La Médecine du travail s’est également déclarée favorable à « l’accès aux distributeurs de boissons ». 

Alors il faudra nous adapter, à des pauses plus courtes, au principe du roulement _ pour laisser la place aux autres collègues _ car un nombre restreint de personnes pourront profiter de cette coupure en même temps. 

Pour le moment, les salariés sont invités à préférer le « work take away », qui consiste à prendre son café à la machine pour le boire à son poste de travail, ou de respecter la distanciation sociale pendant la pause, matérialisée par un marquage au sol[13]. Evidemment, nous perdrons en spontanéité, en « bruits » et confidences, en informations informelles glanées, en décloisonnement libre et aléatoire… Une situation que nous espérons transitoire.

 

Mettre à disposition voire offrir du café, en entreprise ou à l’extérieur, est une pratique à remettre en place et préserver, même si le temps est à l’effort collectif à distance, et aux gestes-barrière. 

Le café au travail, en entreprise, un petit geste mais grand symbole, de reconnaissance et considération, sera tout particulièrement apprécié à la suite de la période difficile que nous avons traversée, pour nous réconforter, recréer du lien et « dynamiser la reprise d’activité ».

 

---- Marie-Christine Abatte ----

Psychologue du travail - consultante, formatrice & thérapeute

 


 

[1]Marc Loriol, sociologue au CNRS et spécialiste du stress au travail : https://www.la-croix.com/Economie/Economie-et-entreprises/pause-cafe-temps-decompression-pas-recreation-2019-11-04-1201058314

[2] Article L3121-33 du code du travail

[3] file:///C:/Users/chris/Downloads/263-820-1-PB%20(1).pdf

[4] Yves ClotArnaud Stimec « Le dialogue a une vertu mutative », les apports de la clinique de l'activité - Dans Négociations 2013/1 (n° 19).

[5] Le « genre », approfondi par les travaux d’Yves Clôt est une « mémoire impersonnelle et collective ».  Elle permet au professionnel d’appréhender les « manières de se tenir, manières de s'adresser, manières de commencer une activité et de la finir […] un répertoire d'actes convenus ou déplacés que l'histoire de ce milieu a retenu, […] un prêt à agir » (Clôt et al., 2000). Dans mémoire de fin de cycle M-Christine Abatte Cnam 2015.

[6] Selon une enquête Lavazza, étude de 2018

[7] Etude IFOP réalisée en 2014, Nespresso sur l’impact sociétal de la pause-café dans les entreprises françaises.

[8]  Enquête IFOP

[9] Publicité Nescafé ‘’It all starts with a Nescafé’

[10] Pause-café », une série télévisée avec Véronique Jeannot qui interprète Joëlle Mazart, une assistante sociale, en 1980 : Dans le synopsis de la série télévisée, c’est par cette pratique révolutionnaire à l’époque _ qui s’est largement répandue dans tous le champ social _ qu’une jeune femme commence sa carrière d'assistante sociale dans un grand lycée d'enseignement général ; elle y gagne la confiance des élèves en les accueillant dans son bureau autour d'une tasse de café. Mais elle entre aussi rapidement en conflit avec le proviseur du lycée, à cause de ses méthodes trop révolutionnaires et trop permissives à son gout. Source : Wikipedia.

[11] Intervention en centre social auprès de conseillers en insertion socioprofessionnelle 2013-2014 – Mémoire de fin de cycle.

[12] Olivier Chambon, Laurent Huguelit « Le Chamane & le Psy : Un dialogue entre deux mondes, Mama éditions 2011.

[13] Source maxicoffee.com

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EMPLOIS, MÉTIERS… VULNÉRABILITÉS CROISÉES DE L’APRES COVID-19

Le dé-confinement est en route depuis le 11 mai, les professionnels des métiers « non-essentiels » retournent pour beaucoup sur leur lieu de travail. Mais si le retour à une forme de normalité sera progressif et prudent, il subsiste encore pour beaucoup des flottements et des incertitudes. 

L’ensemble des secteurs économiques a été heurté, et le dégel de l’activité laisse apparaître peu à peu un certain nombre de vulnérabilités sur l’emploi, le travail, ou les conditions de celui-ci. 

Je vous recommande la lecture de l’excellent article de Jean Flamand, Cécile Jolly, et Martin Rey du département « Travail, Emploi, Compétences[1] », sur l’impact de la période de confinement et post-confinement sur les métiers, et leurs risques associés. 

Il est question de risques et de vulnérabilités, économiques, financières, professionnelles et sanitaires, certaines anciennes, d’autres liées, accélérées ou provoquées par la crise du Covid-19, un rapport extrêmement riche et complet dont je vous propose la synthèse.

 

Des professionnels déjà fragiles

S’il existait des professionnels en situation de fragilité, opérant sur des secteurs économiques tendus ou en difficulté, des pratiquants du télétravail réguliers ou occasionnels, des personnels aux conditions de travail pénibles, en surcharge, voire pour certains en situation de burn-out… la crise du Covid a fait évoluer les lignes : alors que certains professionnels se sont vus contraints de s’arrêter, d’autres ont été précipités dans une intense activité physique et charge mentale, exponentielle et prolongée. 

Parmi les vulnérabilités mises en lumière par cet article, les plus flagrantes sont bien évidemment les métiers de première ligne, à savoir les soignants, les métiers de la distribution, de la propreté, de l’éducation… L’article souligne la vulnérabilité évidemment sanitaire de ces professionnels _ de par le contact direct avec le public _ mais aussi par rapport à l’intensification du travail sur la période, le stress et la charge émotionnelle, pour des professionnels déjà à risque ergonomique et/ou psycho-social élevé avant la crise sanitaire.

 

Nouvelles vulnérabilités

Pour d’autres catégories de travailleurs, eux-aussi précédemment fragiles avant la crise, leur vulnérabilité s’est accrue _ spécifiquement pour les professionnels en contrat court ou intérimaire, les secteurs du bâtiment difficilement compatibles avec le télétravail, les artisans et auto-entrepreneurs, et les travailleurs de certains secteurs de l’industrie encore immobilisés ou empêchés. 

La crise du Covid, impacte également les 4.3 millions de professionnels de la culture et du spectacle, du sport, et de tout le pan de l’hôtellerie-restauration-tourisme ; tous ces métiers du contact direct avec le public ont des activités encore à l’arrêt ou interdites. Pour ces métiers, les vulnérabilités financières se combinent aux craintes durables sur l’avenir.

 

Télétravailleurs et inactifs partiels

Moins visibles sont les vulnérabilités des télétravailleurs, professions intermédiaires ou cadres qui représentent 3.9 millions d’emplois : Ces professionnels _ habitués ou non au télétravail avant le confinement _ ont un risque naturel à l’hyper-connectivité, risque insidieux qui s’est accru en période de confinement, un risque lui-même majoré par le cumul avec la charge de la vie familiale.

Enfin il demeure des incertitudes pour 4 millions d’emplois en situation d’inactivité partielle, et bien qu’ils soient protégés du licenciement par leur contrat en cours, ils demeurent inquiets pour le devenir de leur situation à moyen terme. Ce sont en majorité des employés qualifiés, dont l’activité est peu compatible avec le télétravail.

 

Vulnérabilités sexuées

L’article fait un zoom sur l’impact de l’épisode sanitaire en fonction du sexe des professionnels : La crise frappe de nombreuses femmes au travail. Pour elles, les risques sont autant physiques, que psycho-sociaux ou émotionnels, car de surcroît liés au croisement des vies familiales et professionnelles. En effet, les femmes sont très fortement représentées dans les métiers de première ligne durant la crise sanitaire _ les métiers de caissiers, d’employés de libre-service, de personnels d’entretien, mais aussi dans les métiers administratifs _ comme les employés administratifs de la fonction publique. 

De même les femmes sont très majoritaires dans les métiers dits du « care » _ du soin aux personnes _ les infirmiers et sages-femmes, les aides-soignants, les aides à domicile et les assistants maternels, les enseignants.

Autre point commun de ces métiers, en plus de leur féminisation, le sentiment de manque de reconnaissance[2] dans le travail, un manque délétère qui se cumule aux vulnérabilités déjà énoncées, et antérieures à la crise sanitaire. 

La vulnérabilité plus économique qui découle de la crise ciblerait, elle, davantage les hommes. En effet, les hommes sont surreprésentés dans les métiers les plus affectés par le ralentissement ou l’arrêt de l’activité : c’est ainsi le cas pour certains ouvriers de l’industrie (métallurgie, process), de l'hôtellerie-restauration (cuisiniers), de la construction (ouvriers du bâtiment) ou encore de la maintenance.

 

Post-crise : vers une transformation du travail ?

Il est vraisemblable que les adaptations du travail et de l’activité mises en place dans l’urgence, se prolongeront par des transformations organisationnelles plus profondes et durables_ notamment par l’innovation, l’usage du numérique, l’hygiène et la sécurité_ en vue de pallier d’autres éventuels épisodes de crise _ qu’ils soient sanitaires ou non _ à venir. Ces transformations imposeront de nouveaux modes de collaboration et d’organisation du travail.

Aucun secteur économique ne sort indemne de la pandémie. Les entreprises vont demander encore beaucoup d’efforts aux salariés pour « remonter la pente » et s’adapter, un effort coûteux, avec un risque potentiel de saturation, physique et émotionnelle, pour des salariés déjà hyper sollicités pour certains, et fragilisés pour d’autres. 

Ces derniers courent le risque, pour sauver leur emploi, leur secteur, leur entreprise, de s’investir au-delà de leurs capacités physiques et psychiques, et se mettre en danger. 

Si les réorganisations dans les entreprises, après le confinement, sont inévitables, elles devront tenir compte des nouvelles conditions de travail engendrées par la crise (fatigue physique et émotionnelle, surcroît d’activité lié aux mesures sanitaires à appliquer, travail dans l’urgence ou accroissement des rythmes, risques d’erreur ou d’accident…). Elles devront utiliser différemment les ressources des salariés, notamment le retour sur leur vécu, sur la réalité de l’activité et ses aléas, leurs propositions _ en substance _ leur intelligence pratique au travail. 

 

Si le travail a été dégradé durablement ce premier semestre 2020, il est possible de transformer la période en une opportunité unique pour questionner le travail, ses réalités et le décalage potentiel avec les procédures formalisées. 

La connaissance des réalités du « faire » pose les salariés en experts du terrain, une ressource précieuse pour améliorer, dans une réflexion collective, le fonctionnement de l’activité, et la préservation de la santé au travail.

 

---- Marie-Christine Abatte ----

 

[1]https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-2020-na88-metiers-corona-avril.pdf

[2] Selon l’article de France Stratégie, le salaire médian de ces métiers se situe-t-il en dessous de celui de l’ensemble des salariés à temps complet, soit 1 800 euros net par mois.

 

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EST-CE QUE JE SUIS BIEN PAYE ?

Comment parler du salaire ? Comment négocier sa rémunération ? Est-ce que je ne vaux pas plus que ce que l’on me propose ? Ces questions et bien d’autres font partie des fondamentaux de la préparation à une (nouvelle) recherche d’emploi ou aux transitions de carrière. 

Si j’anime des ateliers thématiques sur les dynamiques professionnelles et les stratégies de recherche d’emploi depuis plus de 10 ans, il est intéressant de constater combien le sujet est toujours aussi sensible, subjectif, culturel et mystérieux ! 

 

Salaire et rémunération

On entend par « salaire », ce qui est donné par l’employeur au salarié en contrepartie d’un travail effectué. En général le salaire est attribué tous les mois, et le montant est mentionné sur le contrat de travail. Le salaire de base est dit « brut », sur lequel des cotisations sont prélevées, pour donner le salaire net, c’est-à-dire la somme réellement versée au salarié. 

On parle de « rémunération » dans un sens plus global, car au salaire peuvent s’ajouter des périphériques ou accessoires de salaire _ c’est-à-dire des primes, majorations pour heures supplémentaires, participation, retraite complémentaire, véhicule…

 

Rémunération et satisfaction 

Déjà en 2019, et selon une étude de l’Institut d’Etudes Opinion et Marketing en France et à l’international, (IFOP[1]), les français se disaient (toujours ou déjà) insatisfaits en matière de rémunération. 

Souvenons-nous du contexte de 2019, celui d’une autre crise, celle dites des gilets jaunes. 

Il était question de rémunération, et de la prime « Macron ». Selon le sondeur, « à peine trois salariés sur dix (29%) travaillant dans des entreprises privées et publiques ont touché cette prime, qui pouvait être versée jusqu’au 31 mars aux salariés touchant moins de 3 600 euros mensuels net ». 

L’année dernière à la même période, plus de la moitié des salariés se disaient en insatisfaction au regard de leur rémunération, soit 55%. Plus dans le détail, la catégorie ouvrière se déclare la plus mécontente avec 66% d’insatisfaits, ainsi que celles des plus bas niveaux de qualification (inférieures au Bac), et des salaires inférieurs au seuil de 1.500€, insatisfaits entre 66% et 75%.

 

Combien je vaux ?

L’économie de marché s’appuie sur le rapport _ devenu loi _ entre l’offre d’un bien ou d’un service, et la demande, par exemple des entreprises. Le prix d’équilibre des échanges sur un marché _ ou prix optimal, « maximise les avantages et minimise les inconvénients, pour les vendeurs comme pour les acheteurs[2] ». Il en va de même pour le marché du travail. Pour résumer et caricaturer, qui en même temps contente le plus, et mécontente le moins.

D’où l’épineuse question du « combien je vaux ? », ce qui en filigrane pose une autre interrogation, celle de la valeur personnelle de l’individu. 

Le risque se cache dans la confusion entre la loi de l’échange sur le marché du travail, et la valeur subjective de l’individu, c’est-à-dire sa personne elle-même. Cette valeur, s’estime par la somme, le montant du salaire que cet individu estime juste et digne de percevoir, au regard de ce qu’il est, de ce qu’il vaut. 

Lorsque le décalage existe, il est le lit d’insatisfactions, de frustrations et d’amertumes, de baisses de l’estime de soi ou de la motivation.

 

Valeur inconfortable

Parler d’argent semble être un tabou français : Evoquer la question de l’argent, parler de sa rémunération au travail, et parfois même avec des proches peut mettre mal à l’aise. D’ailleurs nombreux sont ceux qui éludent la question ! 

Culturellement, il est resté dans notre éducation des réminiscences de l’argent associé à ce qui est vulgaire ou impur, en tous cas moins noble que les valeurs du cœur ou de l’esprit. 

L’animateur de « L’école des fans » _ émission-culte des 70’-80’ _ Jacques Martin, demande à Lucas, 5 ans et demi : « Tu as déjà choisi ton métier pour plus tard ? », « Je veux être docteur ! » « Qu’est-ce qui t’attire dans le métier de docteur ? », « Les sous ! [3]» 

Embarras amusé des parents dans la salle…  

Très tôt, on apprend aux enfants « que ça ne se dit pas » et l’enfant engramme un tabou.

D’où la difficulté de l’adulte quand vient le moment de l’embauche, ou de la (re)négociation de son salaire lors d’un entretien professionnel par exemple, de savoir ce que l’on vaut, et de monnayer ce que l’on veut. Beaucoup de candidats n’abordent même pas la question en entretien de recrutement et acceptent l’offre initiale de l’employeur ; d’autres envisagent de quitter leur emploi pour trouver mieux ailleurs, plutôt que d’aborder le sujet avec la hiérarchie.

Il est pourtant parfaitement légitime d’aborder la contrepartie d’un travail, et la qualité de celui-ci.

 

Valeur affirmée

Outre-Atlantique, il semblerait que ce soit bien le contraire. L’argent, le salaire, est survalorisé, quitte à même enjoliver la réalité, pourvu que l’on impressionne ! Il y a en quelque sorte une fusion entre la personne et son niveau de rémunération, qui traduit justement sa valeur personnelle. D’où l’enthousiasme à communiquer sur ce que l’on gagne, à afficher un certain train de vie. Si en France le salaire est un motif d’insatisfaction et de frustration, il est aux Etats-Unis hautement valorisé et représente un puissant levier de motivation.

Autre forme de tabou, dans l’entreprise comme dans la société, celui qui gagne beaucoup d’agent est parfois jalousé ou suspecté. Celui qui en gagne trop peu est considéré comme déchu ou déclassé, car ce serait le signe manifeste d’une insuffisance ou d’une absence de reconnaissance par la hiérarchie. Selon une enquête de l’Apec, c’est l’argent et globalement les avantages salariaux qui représentent pour 90 % des cadres français, le principal levier de reconnaissance professionnelle[4].

 

Ice-breaker[5]

Dans un entretien, à fortiori s’il s’agit d’un recrutement, le moment choisi pour évoquer la question financière est crucial. D’où l’absolue nécessité d’avoir établi un climat d’intérêt mutuel dans la conversation, d’avoir pu donner à voir des points intéressants de sa personnalité, et de son parcours.

De même, dans le cas d’un entretien annuel, il aura fallu (r)établir en premier lieu la fluidité de l’échange et la convivialité, pour plus avant dans le corps de l’entretien _ une fois revisités les résultats et les compétences _ aborder la question du salaire. 

Le premier maître mot est évidement « préparation ».

 

Quête et requête 

« Pourquoi poser la question puisque c’est indiqué dans l’annonce ? », « Je ne sais pas comment en parler ? », « Comment savoir si c’est le bon moment ? », « Et si l’on me demande combien je veux toucher ... ? » Ce sont en effet, ces questions ou leurs déclinaisons qui reviennent le plus souvent des candidats à l’embauche ou à l’entretien.

Avant tout, il est important de comprendre qu’il est indispensable de poser la question. Tout autant d’ailleurs que de connaître la réponse ! En effet, dans le cadre de la préparation à un entretien d’embauche, il faudra avoir une idée au plus juste de la rémunération habituelle constatée pour le même type de compétences ou de postes. Des recherches doivent être menées sur des sites d’offres d’emploi ou de statistiques (Pole-Emploi, Apec, INSEE, Chambres consulaires…), afin d’estimer la fourchette salariale du métier ou poste, sur le bassin géographique visé.

Ces informations permettront au candidat de répondre à une question de type « Quelles sont vos prétentions ? », par une fourchette salariale, justifiée par un recueil d’éléments sur des postes équivalents dans la région[6].

 

Coup de fourchette

Même si la rémunération est annoncée ou inscrite dans l’annonce, il est essentiel _ afin d’afficher de l’intérêt pour le poste (et pour sa contrepartie) _ d’aborder la question du salaire. Par exemple : « J’ai vu que la rémunération annoncée pour le poste est de 2.500€ brut dans l’offre d’emploi. Y-a-t-il d’autres éléments de rémunération prévus ? ». Ce questionnement peut permettre de découvrir d’autres points moins visibles de la contrepartie du travail mais qui entrent en considération, tels des tickets repas, une complémentaire santé intéressante, des modalités de travail avantageuses etc… 

Le thème de la rémunération ne s’évoque qu’en « fourchette », le bas de la fourchette étant le minimum convenable pour le candidat, évidemment. Des prétentions trop élevées par rapport au marché du travail pour un même poste, ne montreraient qu’un candidat mal renseigné et présomptueux.

Si le sujet de la paye n’est pas évoqué dans l’entretien du côté de l’entreprise, c’est au candidat ou au salarié de l’aborder à la fin, avant la prise de congé. Si le recrutement prévoit une session de plusieurs entretiens, il est alors préférable d’attendre le 2e entretien, en conservant les mêmes logiques. Le tout est d’être suffisamment renseigné pour avoir un échange clair et naturel sur le sujet.

 

Ouvrir le dialogue

Enfin, il est parfois légitime pour l’entreprise ou le recruteur de ne pas accéder à la requête du candidat ou du salarié en matière de rémunération. Le motif est très variable, ce peut être une période où l’entreprise est dans l’incertitude, en attente de commandes ou de liquidités, à un tournant de son évolution sans avoir plus de visibilité, ce qui ne veut pas dire que les choses sont figées et la négociation clôturée. 

Plutôt qu’une impasse, il sera tout aussi intéressant de part et d’autre d’acter le principe d’une discussion ultérieure, sur la renégociation ou l’évolution de la rémunération. Dans ce cas, il conviendra d’en fixer le moment lors de l’entretien _ un délai de 6 mois par exemple _ comme un rendez-vous pris et consenti pour faire évoluer demain ce qui est fixe aujourd’hui. 

 

Vers une refonte des salaires en 2020 ?

Qu’en sera-t-il de la mécanique des salaires après la crise sanitaire ?

Il apparaît qu’en ce premier semestre 2020, de nombreuses voix s’élèvent pour clamer que « les métiers les plus essentiels ne sont pas ceux que l’on croyait », comme l’explique Dominique Meda[7], sociologue du travail. Elle évoque « une contradiction énorme entre la hiérarchie des salaires, de la reconnaissance sociale, d’une part, et l’utilité des métiers, d’autre part[8] ». Elle précise que si les médecins bénéficient encore d’un niveau de prestige social, la question des salaires va rapidement se poser pour les métiers hyper-sollicités durant le confinement, et qui bénéficiaient auparavant d’une maigre considération et rémunération : les métiers du « prendre-soin » comme les auxiliaires de vie, les métiers de la vente et de la caisse, du nettoyage des locaux ou du nettoiement des rues, des transports, de l’agriculture…

« Soudainement, les titulaires des métiers les mieux payés nous apparaissent bien inutiles et leur rémunération exorbitante. L’un des premiers enseignements de la crise sanitaire, en somme, c’est qu’il est urgent de réétudier la "hiérarchie" sociale des métiers, en accord avec nos valeurs et relativement à leur utilité réelle[9]. »

Il est encore trop tôt pour savoir si l’après-crise laissera la place au dialogue sur les niveaux de rémunération les plus modestes, pour « les femmes et les hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal[10] » ou si au contraire, les disparités seront plus accentuées, en raison de la fragilité du marché du travail. 

Une crise après l’autre, 

Le monde du travail est encore groggy. 

---- Marie-Christine Abatte ----


 

[1] IFOP : ifop.com sondage d’avril 2019 : https://www.ifop.com/publication/les-salaries-francais-et-leur-salaire/

[2] Pour aller plus loin : https://www.cairn.info/la-microeconomie-du-marche-du-travail--9782707138774-page-61.htm

[3] INA, best of de l’école des fans (1977-1998) : https://www.youtube.com/watch?v=3-tyqgWq3K4&list=PL-rIgr7KeEC-AhvJkYz9b34ZpKn1EeWIp

[4] Etude APEC  (Association pour l’emploi des cadres) Septembre 2017 http://courriercadres.com/carriere/salaires/salaire-le-principal-levier-de-reconnaissance-pour-9-cadres-sur-10-13092017

[5] Anglicisme emprunté à la langue de Shakespeare, que l’on traduit habituellement par brise-glace en français.

[6] Voir sur ce point l’étude de la Dares « Portraits statistiques des métiers 1982-2014 » : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/tableaux-de-bord/les-portraits-statistiques-des-metiers/article/les-portraits-statistiques-des-metiers-1982-2014

[7] Dominique Méda, sociologue du travail, normalienne, énarque et inspectrice générale des affaires sociales, elle a notamment écrit sur le thème du travail et des politiques sociales, directrice du laboratoire de sciences sociales de l’Université Paris-Dauphine.

[8] 20 minutes Economie : https://www.20minutes.fr/economie/2748911-20200327-face-coronavirus-redecouvrons-utilite-immense-metiers-invisibles-explique-sociologue-dominique-meda

[9] Dominique Meda dans Pour l’eco : https://www.pourleco.com/ca-clashe/debat-des-economistes/dominique-meda-la-crise-du-covid-19-nous-oblige-reevaluer-lutilite

[10] Allocution télévisée d’E. Macron du 6 avril 2020.

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S’IMAGINER SANS TRAVAIL : UN SYNONYME DE TEMPS LIBRE, DE DÉTENTE ?

Il y a dix ans, j’ai eu la chance de rencontrer Jacques Limoges, une référence internationale en matière d’orientation professionnelle et de counselling[1] de carrière. 

Conseiller d’orientation, Docteur en éducation, Professeur émérite à l’Université de Sherbrooke[2], Jacques Limoges est aussi chercheur, auteur d’une quinzaine de livres, conférencier… Ce truculent et chaleureux professeur est réputé, autant que son puissant accent québécois, comme le concepteur de méthodes d’insertion socioprofessionnelle et de maintien de carrière, des techniques reconnues et utilisées dans plusieurs pays[3].

 

Imaginons-nous un instant sans travail…

L’amphithéâtre est plein à craquer, essentiellement des professionnels de l’accompagnement à l’emploi et aux dynamiques de carrière. Jacques Limoges fait une « tournée » européenne, on se presse pour l’écouter comme pour un artiste international. 

Au lieu de rentrer dans les concepts théoriques attendus, il prend l’assistance à contre-pied et nous propose d'emblée de réaliser un exercice pratique : Le résultat de la démonstration est que le travail occupe une large place dans notre vie, avec plus de la moitié de nos activités au sens large. Effectivement, nous le savions sans le savoir. 

Et il poursuit immédiatement avec une question qui prendrait un sens nouveau en ce printemps de crise sanitaire mondiale, « S’imaginer sans travail : C’est pour vous un synonyme de temps libre, de détente... ? »

Effectivement qui n’a pas rêvé de vacances prolongées ou de journées chômées qui se succéderaient pour profiter, ralentir, « buller » comme on dit. Pourtant, il suffit d’être privé d’emploi, voire d’être comme suspendu dans le confinement inédit de ce printemps 2020, pour comprendre l’importance du travail dans l’existence humaine. Au-delà de nos choix d’activités, de rythmes ou de métiers, le simple fait de travailler pose la question du « pourquoi travaillons-nous ? » et des retombées du travail dans nos vies.

 

L’argent

Evidemment la première des choses que nous « retourne » le travail, c’est le revenu[4]. Mais pas seulement. En effet, pour illustrer son propos, le québécois évoque… Bill Gates. En 2007, sa fortune est estimée à 56 milliards de dollars, soit environ le PIB du Portugal. Il interroge : « Est-ce que l’on continue à travailler quand on atteint ce niveau de revenus ? et si l’on travaille encore, dans quel objectif ? » Chacun de s’imaginer millionnaire voire milliardaire, et de se demander si l’on finirait par travailler, à quelle activité, et dans quelle proportion. 

Apparemment, même les nouveaux millionnaires travaillent. Ils travaillent sur leurs placements, ils achètent des entreprises, des restaurants ou hôtels, des commerces, des écuries, des marques, des équipes de foot... « donc ils travaillent » insiste le Professeur. D’autres visent des fonctions électives, et engagent des carrières politiques : il nomme cette fois Arnold Schwarzenegger, qui après avoir été acteur est devenu sénateur de Californie, (et depuis peu est redevenu acteur, à 72 ans en 2019 !) M. Univers _ dont la fortune est estimée à 300 millions de dollars  _ est lui aussi toujours en activité. 

Le travail apporte bien plus que le revenu, il procure plus globalement l’autonomie financière, la liberté, l’indépendance, la capacité à jouir de la vie.

 

Dis-moi où tu travailles…

Alors que je descends l’allée et m’approche pour discrètement poser mon enregistreur près de lui, il s’interrompt et m’apostrophe _ je le comprendrai quelques secondes après _ pour illustrer à nouveau son propos : « Vous travaillez où ? », est l’une des premières questions que l’on pose à quelqu’un, pour l’appréhender, en apprendre plus sur son identité, voire sa personnalité. 

Un actif, une personne qui travaille possède une utilité, un rôle, une place, elle possède un statut ; elle se définit par ses rôles, ses fonctions, son degré de responsabilité, ce qu’elle est dans ses activités, dans son travail, mais aussi comment les autres la voient, la perçoivent. D’où la nécessité d’accompagner les ruptures de travail, comme le départ à la retraite, ou la perte d’un emploi. Le travail, l’activité apporte un statut d’acteur dans la vie et dans la communauté, et structure l’identité.

 

L’espace-temps

L’absence de travail ou d’activité peut laisser s’installer un sentiment de perte de repères, d’horaires, de rythmes. C'est la disparition de succession ordinaire de lieux et d’espaces dédiés à l’activité _ ateliers, bureaux, locaux, chantiers, trajets… _ qui provoque une altération des repères spatiaux. Il est fréquent de constater un glissement progressif ou rapide vers le délitement de la gestion cognitive du temps et de l’espace, lorsqu’une personne perd son emploi, ou se trouve sans travail.

En 2012, la Française des jeux diffuse sur les ondes TV un clip où un nouveau millionnaire s’ennuie au bord de sa luxueuse piscine : Il téléphone à ses anciens collègues pour les inviter à le rejoindre. Au bout du fil, son interlocuteur est occupé, il travaille. Le néo-millionnaire se fait préciser : « Mais, quel jour on est là ?  Ah… Mercredi… évidemment ! »

L’individu sans travail ou activité perd les notions de temps et d’espace, « il reste chez lui devant sa télé jusqu’à très tard » maintient Jacques Limoges : plus de raisons de mettre le réveil-matin, les heures de sommeil se décalent, il dort beaucoup ou très peu, les horaires de prise de repas cèdent la place à une alimentation plus désordonnée. 

Si les rythmes biologiques se dégradent, c’est « qu’au-delà du schéma des 35 heures de travail, il y a ce que l’on appelle « le temps psychologique », c’est à dire tout ce qui a attrait aux sujets de conversation, la fatigue qui justifie de bien dormir... tous ces temps tournent autour du travail. La chaîne de montage, le comptoir à la poste, le bureau sont des  points de repères. »  D’ailleurs, le fait de priver un individu d’indépendance spatio-temporelle est une mesure coercitive, « par définition en prison, on prive le condamné de la liberté de disposer de son temps et de l’espace ».

Nous aurons expérimenté en 2020 le confinement et la suspension du travail pour de nombreux travailleurs, salariés et indépendants ; nous avons éprouvé les restrictions de liberté, nous nous sommes confrontés à des sensations de compression ou de rétrécissement des espaces de vie, en même temps qu’une distorsion du temps. C’est la disparition ou le dérèglement de ce temps psychologique qui provoque notamment des sensations de fatigue, de baisse de moral ou de yoyo émotionnel.

 

Liens et relations sociales

En départ à la retraite, ou en situation d’absence ou de perte de travail, une personne peut ressentir un sentiment de manque et de vide, l’impression de « disparaître des écrans », en plus d’une image de soi fragilisée. 

Une autre retombée du travail et de l’activité, réside dans les liens que l’on construit et que l’on entretient avec autrui, les collègues, les hiérarchiques, les clients, les partenaires… D’autant que des relations se tissent parfois du travail vers la sphère personnelle, amis ou relations intimes, le lieu-travail est également un lieu de rencontre. 

Que l’emploi soit durable ou plus précaire, le travail au sens large facilite l’ouverture et le tissage de liens vers l’extérieur, ce que l'on nomme le réseau. L’absence de travail peut d’ailleurs possiblement conduire à l’isolement social : « Lorsque le travail prend fin, à la retraite par exemple, on constate très rapidement une baisse de 40% des relations interpersonnelles, et après 3 mois la baisse est de 60%. » 

Si le passage à la retraite se prépare et s’accompagne, il n’en est pas toujours de même avec la perte d’emploi, qu’il n’est pas toujours possible d’anticiper.

 

Pro-jeter

Avant Jacques Limoges, de nombreux auteurs et penseurs _ citons Heidegger, Sartre[5], Boutinet[6] (ami du conférencier) _ convergent vers l’idée de l’Homme comme un « être de projet ». 

Il s’agirait d’une injonction vitale, d’une nécessité de l’existence. Et comme pour réveiller l’assistance, le Professeur de brutalement tonitruer dans son micro : « L’homme est le seul animal qui en plus d’avoir mangé, bu, dormi, copulé, veut encore faire quelque chose ! » C’est le travail ou plus globalement l’activité qui légitime les réalisations et des projets de réalisations, de réaliser pour se réaliser. Le travail est un vecteur de sentiments de satisfaction et de valorisation de soi, pour soi, et aux yeux d’autrui. 

 

Rôle-clé 

Pièce maîtresse de notre vie, l’activité, le travail nous donne un « rôle clé », c’est-à-dire celui avec lequel s’articule tous les autres rôles de l’existence, (étudiant, parent, citoyen, consommateur...), afin de les assumer de manière satisfaisante. 

« En Amérique du Nord, nous avons voulu compenser les terres prises aux Amérindiens ; nous les avons installés dans des réserves, où ils sont nourris et logés. Après plusieurs années, on a décidé d’arrêter ça, car ils ont demandé le droit de travailler[7], parce que ce n’est pas une vie de rester dépendant ». 

 

Donner un sens à sa vie

Au-delà des besoins primaires ou de survie, la dernière des 7 retombées du travail, est de nous permettre de donner un sens à notre vie, en cherchant et en trouvant notre voie, source de motivation, de fierté et d’épanouissement, et peut-être encore plus précise-t-il « quand on avance en âge, on veut contribuer, faire quelque chose qui ait du sens. »

Pour autant, la question de la place du travail dans la vie d’un individu s’interroge, notamment pour accompagner et soutenir les virages professionnels. En effet, si pour certains, le travail est au cœur de l’épanouissement de l’individu, il est à contrario moins central pour d’autres : pour ceux-là le travail reste une nécessité économique pour bénéficier d’autres sphères de vie, d’autres espace-temps, avec d’autres activités, pour d'autres utilités, et dans lesquelles ils investiront leur épanouissement. C’est la raison pour laquelle le terme d’activité est plus adapté que le terme de travail.

 

2020 le travail, une urgence ? 

La période de confinement nous aura fait vivre une succession de dimanches. Nous avons pu perdre consciemment ou non en repères temps-espaces (tenue de sport ou pyjama, siestes et grasses matinées, couchers tardifs, profusion d’écrans…) ; pour d’autres, les frontières domicile-travail ont pu être floutées, avec l’école distancielle ou encore le télé-travail et ses horaires élastiques.

Beaucoup d’entre nous ont cherché des activités de remplacement en s’investissant dans la cuisine et la pâtisserie, l’écriture, le sport, l’informatique et les réseaux sociaux, les travaux intérieurs et ménagers, le jardinage ; d’autres de se découvrir des passions, des talents, mais aussi de s’impliquer plus ou différemment, auprès de leurs enfants ou leurs aînés, voire de donner de leur temps vers des activités bénévoles.

Mais il y a aussi ceux qui ont pu être plus douloureusement impactés, perdant temporairement voire durablement leur emploi ou leur activité, sur des secteurs professionnels encore dans l’incertitude économique ; ils demeurent inquiets pour leurs ressources et leur niveau de vie. 

 

Si comme l’expliquait l’éminent Professeur Jacques Limoges en avril 2010[8] « aucune autre activité humaine que le travail ne donne ces 7 retombées là simultanément », le travail, l’activité, est probablement l’un des biens les plus précieux à restaurer, à recouvrer. A titre d’exemple, une récente enquête de l’Union des cadres[9] a souligné le bouleversement brutal imposé par le télétravail de ces dernières semaines, leurs craintes par rapport à leur emploi, mais aussi le manque de contact avec leurs collègues, et même avec la hiérarchie.

Le défi est de taille, le futur proche autant qu’incertain implique de rassembler nos forces, notre détermination autant que notre créativité, à retrouver du lien et des contacts sociaux malmenés par la distanciation sociale imposée ; à consolider nos rôles, place et identité, autant que les ressources et la sécurité nécessaires à notre devenir, dans une économie mondiale secouée. 

---- Marie-Christine Abatte ----

 


 [1] Counselling : Approche psycho (socio) thérapeutique développée aux USA par Carl Rogers. Au Québec et sur le continent américain en général, on utilise le terme de « counselling », une approche qui lie le conseil, la psychothérapie, la relation d’aide. Globalement, le counselling, ou le conseil psychologique, est une pratique qui consiste faire réfléchir une personne à travers une série de questions, pour lui permettre de prendre la décision qu’elle estime la plus appropriée pour elle, dans sa vie personnelle ou professionnelle.

[2] L’Université de Sherbrooke est une université francophone située à Sherbrooke, au Québec.  Elle est l’une des meilleures universités du Canada et l’université francophone la mieux classée au Canada. Ses spécialités enseignées : Faculté d’administration -Faculté de droit -Faculté d’éducation -Faculté d’éducation physique et sportive -Faculté de génie -Faculté des lettres et sciences humaines -Faculté de médecine et des sciences de la santé -Faculté des sciences -Faculté de théologie.

[3] Algérie, Belgique, Canada, France, Grèce, Maroc, Portugal, Québec, Suisse.

[4] Revenu : L'étymologie latine du mot (verbe « re venir ») évoque l'idée principale de « retour », de « rétribution » en contrepartie d'une action réalisée ou d'une mise à disposition. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Revenu

[5]  Ecrivain et philosophe français, représentant du courant existentialiste.

[6] Psychosociologue et professeur émérite à l'Université catholique de l'Ouest, auteur notamment de « L’immaturité de la vie adulte » 1998 Paris, PUF et « Psychologie des conduites de projet », 1993 Paris, PUF.

[7] « En 1988, l’Indian Gaming Regulatory Act (IGRA) reconnaît officiellement la souveraineté des nations indiennes en matière de jeux. Les casinos indiens […] ont permis de créer de nombreux emplois et sont souvent les employeurs les plus importants de leur région, fournissant du travail aux Non-Indiens comme aux Indiens. Le Casino Foxwood des Indiens Péquot du Connecticut est aujourd’hui le plus grand casino d’Amérique du Nord, pour une tribu qui a connu une véritable rags to riches story ». Extrait de : Marie-Claude Strigler Les casinos indiens Presses Sorbonne nouvelle 2005 https://books.openedition.org/psn/5527?lang=fr

[8] Conférence donnée en avril 2010 à Aix-en-Provence (13)

[9] https://www.lesechos.fr/economie-france/social/coronavirus-le-travail-en-confinement-eprouve-les-salaries-1200382

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HÉRITAGE ET PSYCHOGÉNÉALOGIE

Il y a un peu plus de deux ans s’éteignait, à presque 99 ans, la créatrice de la psychogénéalogie, Anne Ancelin Schützenberger. 

Auteure de l’ouvrage de référence « Aïe, mes aïeux ! », elle a fait découvrir cette jeune science d’une quarantaine d’années au grand public, et la force de l’analyse transgénérationnelle comme outil thérapeutique. 

Psychologue de formation, psychothérapeute, professeur émérite à l'université de Nice-Sophia Antipolis où elle enseigna de nombreuses années, elle positionne et définit elle-même la psychogénéalogie comme un art et une science, et comme le mélange de la psychologie et de la généalogie :  « J’ai créé le terme de « psychogénéalogie » dans les années 1980 pour faire comprendre à mes étudiants en psychologie, médecins et travailleurs sociaux à l’université de Nice, ce qu’étaient les liens familiaux, la transmission et le transgénérationnel ».

 

Sous la surface 

L’ancrage de la psychogénéalogie est plural : la psychologie clinique, la psychanalyse _ adaptée aux liens transgénérationnels _ la démarche sociopsychologique, par l’emploi d’un outil spécifique et technique, le génosociogramme[1]

« Pour Freud, l’être humain est comme la pointe d’un iceberg. Lorsque l’on voit la pointe de l’iceberg, on n’a pas la moindre idée d’où il va aller. C’est ce qu’il y a sous l’eau qui conduit l’iceberg quelque part ; ce qu’il y a sous l’eau, c’est notre inconscient, et notre histoire de famille[2]. » 

Pour autant, il ne s’agit pas systématiquement de chercher des traumatismes, des drames, des secrets… La psychogénéalogie peut aussi nous permettre une compréhension, une lecture de qui nous sommes, et des influences et héritages souvent positifs que nos ancêtres nous ont légués. 

 

Un outil clinique ?

La psychogénéalogie reste, en substance, un outil de cabinet, dont l’objectif est « pour un client[3] de poser les valises de son passé et accepter de lâcher prise, pour surmonter les dégâts des traumatismes qu’il a incorporés, les contre-coups, les conséquences et les éventuels effets néfastes d’un passé familial, de ses plaies, erreurs, fautes, hontes, culpabilité, regrets, déracinements, pertes, deuils, secrets et non-dits etc. » 

Si Anne Ancelin Schützenberger a fait connaître la psychogénéalogie au grand public, elle a aussi maintes fois rappelé le caractère clinique[4] de sa démarche, et critiqué les dérives de l’utilisation de cette approche sans être psychologue[5], psychothérapeute[6], ou sans détenir un bagage universitaire significatif. Elle sera elle-même l’élève de Françoise Dolto[7] et Jacob L. Moreno[8], entre autres références. 

 

Dans le sac

« Nous souffrons de souffrances non traitées, passées depuis des générations ». Il ne s’agirait pas uniquement de mal-aise, mal-être, tristesse latente ; il arrive que certaines marques du passé s’expriment aussi corporellement, par des sensations de chaud, de froid, des difficultés à respirer, des rhinites, des réactions émotionnelles à des odeurs, à des lieux… ou par des comportements reproduisant des destins, des choix de vie, des actes manqués.

Alors qu’elles étaient ces histoires familiales, si déshonorantes à l’époque de nos aïeux ? 

Ce sont toujours les mêmes, Anne Ancelin Schützenberger récence ainsi ces récurrentes fautes et hontes familiales : « Il y a le vol, le viol, le meurtre, le cambriolage, la prison, l’hôpital psychiatrique, la perte d’argent ; le fait d’avoir choisi un camp qui s’est avéré « être du mauvais côté du manche », d’avoir été considéré comme un traître ; le fait d’être un enfant naturel, d’être une fille-mère, d’être l’enfant d’une fille-mère, et de descendre de gens qui ont commis des horreurs ».

 

Travail d’enquête 

Anne Ancelin Schützenberger s’appuiera sur les travaux du psychiatre Nicolas Abraham et de Maria Torok, psychanalyste, en réutilisant un certain nombre de leurs notions clés : la théorie du fantôme (secret de famille, transmis d'une génération à l'autre), la maladie du deuil (impossibilité du deuil, par suite d'irruptions d'éléments liés à la honte), l’incorporation (identification à un autre) et la crypte (ou l'enterrement d'un vécu inavouable).

« Nicolas Abraham s’était rendu compte que certains de ses patients avaient des symptômes pour lesquels toute sa formation de psychiatre et de psychanalyste ne lui servait à rien. C’est comme s’ils avaient à l’intérieur un ventriloque qui s’exprimait, ou comme un fantôme qui sortait d’une crypte. […] et qu’à la troisième génération le fantôme sortait de cette crypte et s’exprimait par des maladies, des maux divers. » 

 

Inné et acquis : un très ancien débat encore d’actualité

L’histoire de la psychologie, de la pédagogie, des sciences cognitives et des sciences du vivant au sens large est marquée par l’opposition entre l’inné et l’acquis. 

Si les deux visions du développement de l’individu continuent à faire encore s’affronter certains, l’avenir voire l’accalmie viendra peut-être de l'épigénétique, une science récente et présentée comme « l'ensemble des mécanismes de la régulation de l'expression des gènes qui peuvent être influencés par l'environnement, et être transmis d'une génération à l'autre[9] ».

Dans son ouvrage médiatisé « La symphonie du vivant[10] » le professeur et scientifique Joël de Rosnay y décrit les avancées de la biologie au-delà de la génétique, croisant la thèse de la créatrice de la psychogénéalogie.

En effet, son propos se centre sur l’existence de mécanismes héréditaires, qui pourraient expliquer les liens entre des affections et des expériences marquantes de vie, dont certaines maladies psychiques. Ce que la génétique classique n’a pas encore permis d’expliquer.

 

Déjà Dolto

Dans les années 80[11], Françoise Dolto, « référence absolue pour tout ce qui touche les enfants », raconte dans une interview l’origine de sa vocation ; précocement elle comprend l’impact des affects et de l’environnement sur le bien-être et la santé des enfants. 

Elle y raconte cette scène où _ elle n’est âgée que de 5 ans en 1914 _ son petit frère nourrisson est mis à la diète après qu’il ait vomi. Nourri par une nurse saoule _ qui se dispute avec la cuisinière alors qu’elle lui donne son repas _ il régurgite peu de temps après : « Ça n'aime pas avaler l'angoisse, un bébé. Alors, il la rendait avec son repas, […] mais, après, il avait faim ! Il aurait fallu lui redonner à manger au calme au lieu de le mettre à la diète. […] Je me taisais, car dans une famille comme la mienne, on ne caftait pas. Je me disais simplement : "les médecins ne savent pas qu'on peut être malade à cause d'une émotion". C'est pour cela qu'à 8 ans j'ai décidé de devenir "médecin d'éducation", une sorte de docteur qui s'intéresserait à l'aspect affectif des maladies et chercherait non pas seulement à soigner les symptômes, mais à comprendre leurs causes. 

 

Marques, traces, et héritages

A lire aussi pour se forger une idée, voire des convictions, les travaux du professeur Isabelle Mansuy[12], de la Faculté de Médecine de Université de Zürich. Elle démontre que l’environnement a une influence majeure sur notre vie. Certains événements « peuvent laisser des marques biochimiques sur notre ADN pour toute la vie. De telles marques peuvent s’imprimer dans toutes les cellules du corps y compris dans le cerveau ».

Dans son article, le webzine suisse « Le temps[13] » décrit l’expérience de la chercheuse sur des souris. Elle démontre les conséquences sur le long terme de traumatismes psychiques de l’enfance : « A l’âge adulte, ces animaux présentent des altérations de leur épigénome dans de nombreux tissus, et des symptômes tels que dépression, comportements antisociaux, davantage de prise de risque, ainsi que des affections du métabolisme. Nous avons pu observer que ces troubles se retrouvaient également chez leurs descendants jusqu’à la troisième, voire la quatrième génération, bien que ces derniers n’aient pas vécu d’événements traumatiques. » 

 

Les faits sont têtus[14] 

« Que nous le voulions ou non, nous sommes liés à notre famille ». 

De ce postulat de base, énoncé par Anne Ancelin Schützenberger, nous admettons que nos parcours de vie sont plus ou moins empreints par ceux de nos ancêtres, et ce, sur plusieurs générations avant nous. Et que cette empreinte devient un motif de consultation quand elle se transforme en entrave ou souffrance. « Nous sommes moins libres que nous le croyons, mais nous avons la possibilité de reconquérir notre liberté et de sortir du destin répétitif de notre histoire, en comprenant les liens complexes qui se sont tissés dans notre famille ".

D’où le fait qu’Il subsisterait _ selon Anne Ancelin Schützenberger _ un risque à laisser l’inachevé de nos ancêtres, le risque qu’il continue à nous influencer, et notamment d’être comme « poussés à [le] répéter ».

 

Ni panacée universelle ou absolue, ni voie magique, la psychogénéalogie est un outil thérapeutique complémentaire et utile, pour comprendre et nous comprendre, agir et nous (re)prendre en main. 

Ecrire ou dire pour soulager sa psychohistoire, il est bénéfique d’être accompagné dans cette lecture, ce travail sur soi de libération et de replacement des événements du passé, en contextes et perspectives.

---- Marie-Christine Abatte ----

 


 

[1] Sorte d’arbre généalogique, intégrant des faits ou événements de vie, mais aussi des tiers ayant des liens sociaux avec le sujet.

[2] Nos mémoires secrètes. France 2 Emission « Infrarouge ». Youtube 2014

[3] Anne Ancelin Schützenberger précise « au sens de Carl Rogers »

[4] Qui concerne l'observation du patient, étymologiquement du grec klinikê tekhnê, médecine exercée près du lit du malade

[5] Le titre de psychologue est protégé en France depuis le 25 juillet 1985. Depuis cette date, il faut donc être détenteur d'un diplôme dont les conditions d'obtention sont fixées par l'Etat et dont seule la détention clairement régie par la loi permet l'utilisation du titre de psychologue. https://psychologues.org/la-profession/usage-du-titre-de-psychotherapeute/

[6] L'usage du titre de psychothérapeute est réglementé depuis 2010. Seuls les titulaires d'une autorisation d'usage du titre délivrée par l'Agence Régionale de Santé sont autorisés à utiliser le titre de psychothérapeute.

[7] Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste, a marqué l’histoire de la psychanalyste en France. Elle fonde avec Jacques Lacan, Daniel Lagache et Juliette Favez Boutonnier, la Société française de psychanalyse, puis participe à l’École freudienne de Paris. Le couple Lacan-Dolto s'affirme […] comme fondateurs du freudisme français. Source : http://www.dolto.fr/

[8] Jacob Levy Moreno, médecin psychiatre, philosophe, sociologue, il fondera entre autre l’ « Association internationale de psychothérapie de groupe ». Ouvrage de référence « Psychothérapie de groupe et psychodrame », Paris, PUF, 1965; édition poche, coll. Quadrige, Paris, PUF, 1987, (ISBN 2-13-055905-0)

[9] Epigénétique pourlascience.fr : https://www.pourlascience.fr/theme/epigenetique/

[10] La symphonie du vivant, comment l’épigénétique va changer notre vie Joël de Rosnay Ed. Les liens qui Libèrent

[11]Françoise Dolto dans L'Express n° 1915 du 18 mars 1988

[12]Prof. Isabelle Mansuy, Faculté de Médecine, Université de Zürich et Département des Sciences et Technologies de la Santé, Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich (EPFZ) Source : https://gensuisse.ch/fr/blog/prof-isabelle-mansuy-facult%C3%A9-de-m%C3%A9decine-universit%C3%A9-de-z%C3%BCrich-et-d%C3%A9partement-des-sciences-et

[13] https://www.letemps.ch/sciences/epigenetique-lenvironnement-influence-genes

[14]  « Les faits sont têtus », citation d’A. Ancelin Schützenberger

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RÉSILIENCE PLURIELLE

Le concept de résilience psychique a été démocratisé par le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Dans un article paru dans le journal La Provence du 30/3/2020, il porte un regard sur ce terme _ qu’il a longuement décrit dans plusieurs ouvrages et conférences _ un mot qui a également été beaucoup utilisé notamment pour définir l‘objectif de l’après-crise sanitaire pour notre pays. 

Cependant la notion de « résilience », comme ses origines physiques et mécaniques ne sont pas toujours bien connues du grand public.

 

Résistance au choc

Dans sa définition première, la résilience d’un matériau est sa capacité à résister aux chocs. En effet, en physique des matériaux, on caractérise la fragilisation d’un corps sous l’action d’un choc pour estimer son degré de résilience, ou autrement dit, son niveau de résistance au choc. 

Certains matériaux connaîtront une déformation réversible, plus ou moins importante, d’autres seront déformés de façon permanente, voire rompus lorsque leur limite d'élasticité sera atteinte. 

D’un point de vue psychique, le degré de résilience est la capacité d’adaptation d’une personne, à la suite d’un choc ou d’un traumatisme. En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer, en dépit des épreuves psychiques. 

Boris Cyrulnik a utilisé abondamment ce terme de résilience, notamment dans l’un de ses ouvrages de référence, « Un merveilleux malheur [1]». 

Le livre nous entraîne dans les itinéraires tourmentés d’enfants ayant connu de grandes souffrances physiques et psychiques. En effet, tout l’objet de l’ouvrage tourne autour de cette incroyable capacité de ces petits à rebondir, voire ressusciter de leur enfance meurtrie, pour devenir des adultes heureux et accomplis. L’auteur évoque son « émerveillement de rencontrer des enfants qui triomphent de leurs malheurs ».  Ce terme de résilience y est défini justement par la « capacité de ces enfants à s’en sortir et réussir à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative ».

Le malheur n’est pas « merveilleux » pour ce spécialiste de santé mentale, mais ce qui est fantastique, c’est la capacité qu’ont certains individus de le transformer en épreuve qui donne de la force et de la vie. « La résilience définit le ressort de ceux qui, ayant reçu le coup, ont pu le dépasser ». Néanmoins, précise le psychiatre, « merveilleux ne veut pas dire que le cheminement n’a pas été douloureux ».

 

Apprenons à tricoter

Cyrulnik utilise l’image du « tricot », construction de ressentis que l’on façonne au fur et à mesure du temps et des événements pour se protéger et s’entourer de ce sentiment de soi, lié au monde intérieur, le monde-refuge. C’est celui qui doit permettre à l’enfant de se sécuriser et se raccrocher à autre chose ou d’autres personnes, de remplacer les liens familiaux ou sociaux tissés dans une enfance « normale », qui ont été rompus ou qu’il n’a jamais connu. « On peut dire que la résilience est un tricot qui noue une laine développementale avec une laine affective et sociale ». La résilience est optimisée « en se tricotant des appuis solides ». 

La souffrance peut donc déboucher aussi sur une victoire, voire des capacités supérieures d’adaptation ; il évoque d’ailleurs ceux qui, comme S. Moscovici[2], « plaignent ceux qui ont eu une enfance heureuse, ils n’ont rien eu à surmonter ».

Dans une conférence donnée à Marseille en 2017, Boris Cyrulnik illustre ses propos en référence avec le drame d’Haïti en 2010, après le tremblement de terre qui fit 200.000 victimes. 

En Haïti, les enfants des rues font partie du paysage, autant qu’ils sont rejetés et honnis. Ces enfants ont pourtant joué un rôle majeur lors de cette catastrophe auprès de ceux qui ne maîtrisaient pas comme eux, les méandres de la ville, pour se mettre à l’abri ou trouver de l’eau. Il semblerait que ces enfants désœuvrés ont, malgré leur vie misérable, moins souffert de cette catastrophe que d’autres habitants, au mode de vie plus favorable. C’est ce qui leur a sans doute permis selon lui d’aider ceux, moins habitués à côtoyer l’adversité, à se sauver des ruines. 

 

Ecrire son histoire pour lui donner du sens

Dans ses ouvrages les plus connus, Cyrulnik s’appuie souvent sur la tragédie de son enfance : Ses parents arrêtés par les Allemands pendant la 2e guerre mondiale, puis déportés à Auschwitz, il est confié à 2 ans à l’Assistance publique ; arrêté à son tour à 6 ans pour être déporté, il se sauve en sautant dans une ambulance, et en se cachant sous le corps d’une mourante. 

Le travail d’écriture de cet ouvrage[3] lui permettra de découvrir, des décennies plus tard, que son récit est un « tricotage » de souvenirs, certains réels et d’autres imaginaires, une solution adaptative et inconsciente de sa mémoire pour lui permettre de surmonter le malheur. 

Nous passons notre vie à nous tricoter, à nous construire, « Une maille à l’endroit pour notre passé et notre vie intime, une maille à l’envers pour notre culture et nos proches, c’est ainsi que nous tricotons nos existences ».

Ecrit ou non, le récit de soi, ou histoire de vie curative est un outil utilisé par les professionnels en cabinet : cette technique contribue, d’une part, à rendre les peines supportables par la mise en mots, mais surtout à agir sur elles, pour les transformer. « Il faut interpréter le passé à la lumière du présent pour donner sens aux événements accomplis ». Pour Cyrulnik « la vie n’est pas une histoire, c’est une résolution incessante de problèmes d’adaptation ». 

 

S’adapter et dépasser

Si le terme de « résilience » a été donnée à la coordination des moyens militaires de lutte pendant la crise sanitaire, le terme n’a pas, pour B. Cyrulnik, la même résonance ou le même sens. En effet, les professionnels du psychisme et de la santé mentale rappellent qu’une résilience, cela se construit, chacun à son rythme, sans injonction ni culpabilité. 

Dans l’article de La Provence, le neuropsychiatre préfère nous conseiller trois axes de résilience, pour traverser et dépasser la période de confinement de ce printemps 2020, limiter l’impact traumatique et se préparer : il évoque « l’action, l’affection et la réflexion ; les deux premiers étant des tranquillisants naturels qui évitent les tranquillisants chimiques ». 

Bouger, bricoler, s’activer, créer, partager, nous permettent de transformer notre repli en action ou activité. D’un point de vue plus affectif et à l’image_ selon le psychiatre _ des soldats qui gardaient l’espoir en temps de guerre grâce aux lettres de leurs proches, le confinement aura incité chacun à « dire aux gens que j'aime […] comme ils comptent pour moi chaque instant[4] ».

Enfin, c’est vers notre monde intérieur qu’il nous encourage à rentrer vers la réflexion, à travers pour les uns la méditation, d’autres la lecture, la musique, voire l’écriture _ ce qu’il nomme « penser avec la main » _ pour se projeter sur la période qui suivra, comme autant de puissants outils pour soutenir la résilience.

Beaucoup le disent déjà, notre résilience sera plurielle, déformation réversible ou non en fonction de notre degré d'élasticité : elle sera tant individuelle que collective, sociale autant qu’économique, intellectuelle, émotionnelle, pratique et psychique.

 

Nous aurons à conserver ce que la période imposée de repli sur soi nous a permis de découvrir : des capacités, des intérêts insoupçonnés, des valeurs ou des liens renouvelés. Nous éliminerons de nos vies ce qui empêche et pollue, ce qui finalement n’est plus utile, ou ce dont on ne veut plus. « Vivre mieux sera un choix », nous confirme-t-il sur France Inter ce 27 avril dernier[5]. Nous aurons à vivre avec nos limites révélées, nos échecs, nos doutes, et nos nouvelles possibilités, une maille à l’endroit, une maille à l’envers…

A nous de nous tricoter, dès à présent, l’avenir d’après.

---- Marie-Christine Abatte ----


 

[1] Boris Cyrulnik « Un merveilleux malheur » Editions Odile Jacob Mars 1999 ISBN 2-7381-0681-1

[2] Serge Moscovici, psychologue social, historien des sciences.

[3] Boris Cyrulnik « Sauve-toi la vie t’appelle », Editions Odile Jacob septembre 2012 ISBN 978-2-7381-2862-1

[4] Patrick Fiori « Les gens qu'on aime » 2018

[5] Emission « Le téléphone sonne » sur France Inter 27/04/2020 : https://www.franceinter.fr/societe/l-apres-confinement-selon-boris-cyrulnik-on-aura-le-choix-entre-vivre-mieux-ou-subir-une-dictature

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